Les premiers Lorrains ressemblaient à ça (la science va te surprendre)

La première fois que j’ai traversé la Lorraine, j’avais une vingtaine d’années. Je remontais l’Est de la France en voiture — ce ruban de plateaux boisés, d’étangs et de collines qui s’étend de l’Argonne jusqu’aux Vosges. Venant du Midi, je me souviens de ce dépaysement presque imperceptible : les noms de villages sonnaient différemment, le grès rose remplaçait la pierre blanche, et cette frontière invisible entre monde roman et monde germanique se devinait partout. Si t’es Lorrain — de souche ou de cœur —, t’as sûrement déjà ressenti cette fierté d’appartenir à une terre de passage, un carrefour où les peuples se sont croisés depuis la nuit des temps. Mais à quoi ressemblaient les tout premiers Lorrains, ceux qui peuplaient ces plateaux bien avant les Celtes, les Romains ou les ducs ? Spoiler : probablement pas à ce que tu imagines.

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Les tout premiers Lorrains avaient la peau foncée

On va rentrer dans le vif du sujet tout de suite, parce que c’est le genre de fait qui décoiffe. Les tout premiers habitants modernes de la Lorraine — comme de toute l’Europe d’ailleurs — étaient des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique. Les scientifiques les appellent les WHG (pour Western Hunter-Gatherers, chasseurs-cueilleurs de l’Ouest). Ils parcouraient les plateaux lorrains entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère, bien avant que quiconque ait l’idée d’y bâtir un oppidum ou d’y planter des céréales. Et ces gens-là avaient la peau foncée. Très foncée, même.

Je te vois lever un sourcil. Mais c’est pas une hypothèse lancée au pif — c’est ce que la génétique établit aujourd’hui avec un degré de certitude qui laisse peu de place au doute. Les chasseurs-cueilleurs qui occupaient l’Europe occidentale portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation cutanée. En clair : les variants génétiques qui produisent la peau claire chez les Européens modernes n’existaient tout simplement pas encore. La pigmentation foncée était l’état de base de l’humanité, le réglage d’usine si tu veux (^^).

Petite précision essentielle — parce qu’un sujet pareil, c’est exactement le genre de terrain où les malentendus guettent. Cette peau foncée n’a rien à voir avec une quelconque « origine africaine » au sens contemporain. C’est beaucoup plus simple : tous les Homo sapiens, avant de se disperser hors d’Afrique il y a des dizaines de milliers d’années, avaient la peau pigmentée. C’était la norme universelle. La peau claire, c’est l’adaptation — pas l’inverse.

Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?

Deux exemples concrets, parce que rien ne vaut du documenté.

L’homme de Cheddar (Cheddar Man), découvert en Angleterre et daté d’environ 10 000 ans. Son génome, séquencé en 2018 par le Natural History Museum de Londres, livre un verdict net : une peau classée « dark to black » — le terme exact des chercheurs — et des cheveux noirs frisés. (Les analyses suggèrent aussi des yeux bleus, documenté chez certains chasseurs-cueilleurs du nord-ouest européen — mais ce trait ne se généralise pas, alors conditionnel.)

L’individu de La Braña 1, lui, retrouvé en Espagne près de León et daté d’environ 7 000 ans. Il portait les versions ancestrales des gènes SLC45A2 et SLC24A5 — ceux qui produisent aujourd’hui la peau claire. Le généticien Carles Lalueza-Fox, qui a dirigé l’étude, l’a résumé simplement : « Cet individu possédait les versions africaines des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels, ce qui indique qu’il avait la peau sombre. »

Tu vois le tableau ? Angleterre d’un côté, Espagne de l’autre — deux extrémités de l’Europe occidentale. Et le même résultat : peau foncée. Ce profil n’était pas une exception anglaise ou une bizarrerie ibérique. C’était la norme pour les chasseurs-cueilleurs de tout l’Ouest européen, plateaux lorrains compris.

Quand la peau a-t-elle changé ?

Alors comment on est passés de « tout le monde a la peau foncée » à « bonjour les coups de soleil en Meuse au mois d’août » ? C’est une histoire en deux chapitres — et ce que la science appelle aujourd’hui le modèle des trois couches d’ascendance, établi par Lazaridis et ses collègues en 2014.

Premier chapitre, il y a environ 8 000 ans : l’arrivée des agriculteurs anatoliens (les EEF, Early European Farmers). Originaires de l’actuelle Turquie, ils remontent le Danube et se répandent en Europe avec l’agriculture, la sédentarisation… et l’allèle éclaircissant du gène SLC24A5. C’est la première brique de la peau claire. Mais elle ne se généralise pas tout de suite — dans bien des régions, chasseurs-cueilleurs et agriculteurs cohabitent pendant des siècles.

Deuxième chapitre, vers 4 500 ans avant notre ère : la vague massive des pasteurs des steppes pontiques (les Yamnaya), qui déferlent depuis les steppes de l’actuelle Russie et Ukraine. Eux apportent le second allèle décisif, celui du gène SLC45A2, ainsi que les langues indo-européennes et le cheval domestiqué — la culture Cordée, jusqu’en Allemagne centrale, dérive à environ 75 % de leur ascendance.

Bref, le phénotype qu’on associe aujourd’hui à l’Europe — la peau claire — n’a pas 40 000 ans. Il n’est devenu majoritaire qu’à l’Âge du Fer, vers 3 000 ans avant notre ère. Un vernis récent posé sur un fond bien plus ancien. Trois couches d’ascendance empilées comme les strates d’un millefeuille génétique : les chasseurs-cueilleurs WHG (peau foncée), les agriculteurs anatoliens (peau plus claire), et les pasteurs des steppes (pigmentation variable).

Et dans l’Antiquité, qui peuplait la Lorraine ?

Bon, assez parlé de génétique préhistorique. Redescendons à l’époque où l’Histoire commence à écrire, et demandons-nous qui vivait vraiment sur ce territoire au moment où les premiers textes apparaissent.

À l’Âge du Fer — disons vers 800 avant J.-C. —, la Lorraine était le domaine de deux grands peuples belges-celtes. Les Médiomatriques (Mediomatrici) occupaient la Basse-Moselle depuis l’Argonne jusqu’au Rhin, avec pour capitale Divodurum — l’actuelle Metz. Les Leuques (Leuci), eux, étaient établis sur la Haute-Moselle entre le ballon d’Alsace et le massif des Vosges, avec pour capitale Tullum — l’actuelle Toul. Deux puissances celtiques de la Gaule Belgique, installées de part et d’autre de la Moselle, cette rivière qui leur doit peut-être jusqu’à leur nom.

Leur destin face à Rome fut radicalement différent. Les Médiomatriques envoyèrent entre 5 000 et 6 000 guerriers en renfort à Vercingétorix lors du siège d’Alésia, en 52 avant J.-C. — ils arrivèrent tardivement, mais leur résistance était signée. Les Leuques, eux, firent le choix opposé : ils ne prirent jamais les armes contre Rome. Cette décision — calcul politique brillant ou conviction profonde — leur valut un statut de cité alliée, infiniment plus avantageux que la soumission réservée aux vaincus.

Les Leuques sont d’ailleurs l’un des très rares grands peuples gaulois à n’avoir jamais combattu les Romains — avec les Rèmes et les Trévires, qui firent le même choix diplomatique. Leur nom, Leuci, vient du celtique leucos qui signifie « brillant, lumineux », probablement en référence aux reflets de la Moselle. (Un peuple qui choisit la paix et porte un nom qui veut dire « lumière » — avouez que ça a de la gueule.)

Sous la domination romaine, les deux villes prospérèrent : Divodurum (Metz) devint l’une des plus grandes cités de la Gaule Belgique, tandis que Tullum (Toul) et Nasium — l’actuelle Naix-aux-Forges, attestée comme capitale provisoire des Leuques par une inscription du Ier siècle — se développèrent à leur tour. La Lorraine gallo-romaine était un carrefour stratégique, une région-frontière où la pression des peuples germaniques se faisait déjà sentir.

Alors, fier de tes racines ?

Si t’es arrivé jusqu’ici sans refermer l’onglet en te disant que j’avais complètement pété les plombs, chapeau. On a fait du chemin : des chasseurs-cueilleurs à peau foncée qui arpentaient les plateaux lorrains il y a plus de 10 000 ans, aux agriculteurs anatoliens, aux pasteurs des steppes, et puis ce moment si particulier où deux peuples celtes — les Médiomatriques et les Leuques — ont fait des choix opposés face à Rome, l’un dans la résistance et l’autre dans la paix.

Et c’est exactement ça, être Lorrain. Pas une seule ligne droite, pas une seule origine. Un millefeuille de peuples, de migrations et de décisions politiques qui a fini par donner cette région unique, ce carrefour entre mondes roman et germanique. Ta peau — celle que tu as aujourd’hui — porte la trace de toutes ces couches superposées. Les gènes des premiers chasseurs-cueilleurs coulent encore, dilués mais présents, dans le sang des Lorrains du XXIe siècle. Et si ton nom de famille remonte à la région depuis des siècles, il y a de bonnes chances qu’il ait vu passer les Leuques, les Médiomatriques, les Romains, les Francs et tous ceux qui ont suivi.

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Allez, dis-moi en commentaire : tu pensais que les premiers Lorrains ressemblaient à quoi, toi ? Et si t’as une anecdote de famille, un souvenir, une légende qui remonte à l’époque des Leuques ou des Médiomatriques — ou même juste une fierté de terroir —, partage-la. C’est dans les commentaires que ce blog prend vie.

Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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