Toi qui es Catalan, tu penses peut-être que tes ancêtres ressemblaient à des bergers des Pyrénées, le teint buriné par le vent et le Canigou dans le dos. Je te le dis tout de suite : la génétique vient de foutre cette image en l’air — et c’est bien plus intéressant que ça. (Et un peu déstabilisant, j’avoue.)
Le Roussillon, la Catalogne nord, cette terre de vignes et de criques qu’on aime tant ? Les tout premiers humains modernes qui l’ont peuplée ne ressemblaient pas du tout à ce que tu imagines. Et c’est la science qui le dit, pas moi.
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Les tout premiers Catalans avaient la peau foncée
Voilà, c’est lâché. Entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère, les chasseurs-cueilleurs qui parcouraient les plaines et le littoral de ce qui deviendrait le Roussillon portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation. En clair : leur peau était foncée à très foncée. Et ce n’est pas une exception : c’est l’état de départ de l’humanité moderne. La peau claire n’existait tout simplement pas encore en Europe à cette époque — elle apparaîtra bien plus tard, sous l’effet de la sélection naturelle et de vagues migratoires successives. Mais au tout début du peuplement de notre région ? Peau foncée. Point. (Et non, je ne te fais pas marcher.)
Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?
Je sais que ça peut sembler contre-intuitif. Toi, tu te représentes peut-être tes ancêtres catalans comme des figures méditerranéennes familières, et voilà que la science te sort un chasseur-cueilleur à la pigmentation ancestrale. Alors laisse-moi t’expliquer — et rassure-toi, ce n’est pas une lubie de généticien en mal de buzz.
Deux individus emblématiques documentent ce profil à près de 2 000 kilomètres de distance. Cheddar Man, le plus ancien Britannique moderne entièrement séquencé — daté d’environ 10 000 ans avant notre ère. L’analyse publiée en 2019 par le Natural History Museum et UCL Genetics conclut à une pigmentation cutanée « dark to black », l’outil forensique classant l’individu dans l’une des deux catégories les plus pigmentées. Cheveux noirs et frisés. (Je te vois venir : « L’Angleterre, c’est loin du Roussillon. » Patience, j’arrive.)
La Braña 1, découvert près de León (Espagne) et daté d’environ 7 000 ans avant notre ère, confirme le tableau. L’étude d’Olalde et al. (2014, Nature) montre que cet individu portait les allèles ancestraux de SLC45A2 et SLC24A5 — deux gènes majeurs de la pigmentation claire chez les Européens actuels. Ces allèles étaient tout simplement absents. Le chercheur Carles Lalueza-Fox (CSIC) est clair : « cet individu possédait les versions africaines des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels, ce qui indique qu’il avait la peau sombre. »
La Braña 1 en Espagne et Cheddar Man en Angleterre racontent la même histoire : le profil des chasseurs-cueilleurs de l’Ouest — les WHG, Western Hunter-Gatherers —, c’est une peau très pigmentée. Et ça inclut forcément les populations qui vivaient dans le sud de la France actuelle, entre Pyrénées et Méditerranée. (Précision capitale : on parle de pigmentation ancestrale, pas d’ascendance africaine récente. Les catégories raciales modernes n’ont aucun sens pour le Mésolithique. C’est l’état de la peau humaine avant la dépigmentation en Europe.)
Quand la peau a-t-elle changé ?
La dépigmentation ne s’est pas faite en claquant des doigts. Elle résulte de deux grandes vagues migratoires superposées au fond mésolithique, selon le modèle des « trois couches d’ascendance » établi par Lazaridis et al. (2014) et consolidé par Haak et al. (2015).
Première couche — les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest (WHG) : les fameux « premiers Catalans ». Actifs d’environ 15 000 à 5 000 ans avant notre ère. Peau foncée, cheveux foncés.
Deuxième couche — les agriculteurs anatoliens (EEF) : arrivés de l’actuelle Turquie à partir d’environ 8 000 ans avant notre ère, ils apportent l’agriculture… et l’allèle dérivé de SLC24A5, quasi fixé dans le Néolithique anatolien (Mathieson et al., 2015) alors qu’il était absent chez les chasseurs-cueilleurs locaux. Première vague de dépigmentation. Aujourd’hui, cette ascendance EEF domine les Méditerranéens : 70 à 90 % chez les Espagnols et Italiens actuels. (Toi, Catalan, tu as probablement plus d’ancêtres agriculteurs anatoliens que de chasseurs-cueilleurs locaux. Surprenant, hein ?)
Troisième couche — les pasteurs des steppes (Yamnaya) : arrivés d’Eurasie à partir d’environ 4 500 ans avant notre ère, ils apportent les langues indo-européennes, le cheval… et des allèles supplémentaires de dépigmentation, dont SLC45A2, qui grimpe fortement après 5 800 ans avant notre ère (Mathieson et al.).
Bilan : la peau claire généralisée en Europe n’est attestée que vers 3 000 ans avant notre ère. Ce que nous sommes aujourd’hui — toi, moi, n’importe quel Européen —, c’est un mille-feuille génétique de ces trois couches. Les premiers Catalans avaient la peau foncée ; leurs descendants se sont métissés, adaptés, transformés. Mais la couche fondatrice est bien là.
Et dans l’Antiquité, qui peuplait le Roussillon ?
Bon, on a parlé de préhistoire. Mais l’identité d’une région, c’est aussi ce qui s’est construit dans l’Antiquité. Et pour le Roussillon, il y a du beau monde.
Le peuple qui occupait la plaine du Roussillon à l’âge du Fer, ce sont les Sordes. (On trouve aussi les formes « Sardones » ou « Sordons », mais la version attestée par Wikipédia est bien « Sordes ».) C’est un peuple ibéro-ligure ou pré-indo-européen — le débat linguistique n’est pas tranché, mais on sait qu’il appartenait à la mouvance des Ibères méditerranéens, avec une couche ligure plus ancienne.
Leur capitale ? L’oppidum de Ruscino, à l’actuel Château-Roussillon — et là, accroche-toi : ce site archéologique se trouve sur la commune de Perpignan, à quelques kilomètres de la station balnéaire de Canet-en-Roussillon. Sous les vignes et les champs, une capitale antique ibéro-grecque dort depuis plus de 2 000 ans. À cinq minutes des plages où tu mets ta serviette l’été, il y avait une cité qui commerçait avec les Grecs et par laquelle passait l’une des plus grandes voies romaines.
Le Roussillon antique était tout sauf isolé. Les Grecs de Marseille — Massalia — et d’Empúries — Emporion, de l’autre côté des Pyrénées — commerçaient activement à Ruscino : vin, huile d’olive, céramiques. Et dès la fin du IIᵉ siècle avant notre ère, la Via Domitia traversait l’oppidum, reliant l’Italie à la péninsule Ibérique.
La romanisation commence entre 121 et 118 avant notre ère, avec les campagnes romaines en Gaule du Sud et la fondation de la Gaule Narbonnaise. Ruscino est intégrée à cette province et reçoit le statut de cité de droit latin. (Petite nuance : si l’intégration politique date de la fin du IIᵉ siècle avant notre ère, les fouilles montrent que la ville romaine ne se développe vraiment qu’à partir du milieu du Iᵉʳ siècle. Les Romains ont pris leur temps.)
Alors, fier de tes racines ?
Tu vois, être Catalan, c’est pas juste une histoire de drapeau sang et or ou de crema catalana (sur laquelle je ne relancerai PAS le débat de la crème brûlée). C’est porter une histoire stratifiée sur des dizaines de milliers d’années.
Des chasseurs-cueilleurs à peau foncée qui ont foulé ces terres les premiers. Des agriculteurs anatoliens qui ont apporté les céréales et les premiers gènes de peau claire. Des pasteurs des steppes qui ont introduit les langues indo-européennes. Des Sordes ibéro-ligures qui ont bâti Ruscino. Des Grecs, des Romains qui ont tracé la Via Domitia. Et après, les Wisigoths, les Francs, la Couronne d’Aragon, le traité des Pyrénées — mais ça, c’est une autre histoire.
Alors oui, les tout premiers Catalans avaient la peau très foncée. Et c’est justement ça qui est beau : tes racines sont bien plus profondes et fascinantes que n’importe quel cliché. Cette terre de Roussillon charrie une mémoire génétique et culturelle qui traverse les millénaires. Si ça, c’est pas une raison d’être fier…
Tu pensais que les premiers Catalans ressemblaient à quoi ? Dis-le en commentaire — je suis vraiment curieux de savoir ce que tu imaginais avant de lire cet article. (Et si tu veux porter cette fierté catalane sur toi, la collection Catalogne est juste là, avec le lien UTM et tout le tralala.)
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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