Les premiers Bretons ressemblaient à ça (la science va te surprendre)

Je ne sais pas pour toi, mais à chaque fois que je marche le long de la côte bretonne — ces falaises de granit qui plongent dans une mer d’huile ou d’écume selon l’humeur du ciel, la lande qui sent le genêt et les embruns, les menhirs plantés là depuis des millénaires comme des sentinelles — je me dis qu’il y a quelque chose de très ancien sous cette terre. Un attachement viscéral, presque physique, à ces paysages. Tu es fier de tes racines bretonnes, c’est évident. Mais est-ce que tu sais vraiment à quoi ressemblaient les tout premiers Bretons ? Ceux qui arpentaient ces côtes plusieurs milliers d’années avant Vannes, avant les menhirs, avant même que l’agriculture n’existe ? Spoiler : ce n’est pas du tout ce que tu crois.

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Les tout premiers Bretons avaient la peau foncée

Accroche-toi : les tout premiers habitants de ce qui est aujourd’hui la Bretagne — les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique, entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère — avaient la peau foncée. Très foncée.

Je te vois froncer les sourcils (et c’est normal, moi aussi j’ai buggé la première fois que j’ai lu les études). On a tous en tête cette image de l’Européen préhistorique à la peau claire, cheveux blonds ou châtains, sortie tout droit des manuels scolaires. Les analyses génétiques récentes racontent une tout autre histoire.

Ces premiers Bretons appartenaient au groupe des chasseurs-cueilleurs de l’Ouest, que les généticiens appellent les Western Hunter-Gatherers, ou WHG. Leur profil génétique a été documenté sur plusieurs squelettes à travers l’Europe, et les conclusions sont sans ambiguïté : ils portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation. Autrement dit, les variants qui produisent la peau claire chez les Européens modernes — ces fameux gènes SLC24A5 et SLC45A2 — n’existaient tout simplement pas chez eux.

Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?

Ce qu’il faut bien comprendre — et c’est le cœur du sujet –, c’est que la peau foncée n’est pas une exception ni une bizarrerie préhistorique. C’est l’état de départ. La pigmentation ancestrale de l’humanité. La peau claire, elle, est une adaptation bien plus tardive, apparue progressivement sous l’effet de la sélection naturelle et de vagues migratoires successives.

Deux individus emblématiques confirment cette réalité à deux extrémités de l’Europe occidentale. D’un côté, l’homme de Cheddar, découvert dans le Somerset en Angleterre et daté d’environ 10 000 ans avant notre ère : les analyses génomiques menées par le Natural History Museum de Londres en 2018 indiquent que sa peau était, je cite les chercheurs, « foncée à noire » — une prédiction probabiliste, certes, mais qui exclut formellement les catégories de peau claire. Ses cheveux étaient noirs et frisés.

De l’autre côté, La Braña 1, un chasseur-cueilleur découvert près de León en Espagne et daté d’environ 7 000 ans avant notre ère. L’étude menée par Olalde et ses collègues en 2014 confirme qu’il portait les versions ancestrales — non dépigmentées — des gènes SLC45A2 et SLC24A5. Deux squelettes, deux pays, même conclusion : la peau claire n’existait pas encore en Europe occidentale.

Bon, je précise un truc au passage parce que c’est important (et que les réseaux sociaux adorent tout déformer) : cette peau foncée n’a RIEN à voir avec une ascendance africaine récente. Ce sont deux phénomènes complètement distincts. La pigmentation ancestrale des WHG, c’est ce que toute l’humanité possédait avant que des populations installées en Europe ne développent, bien plus tard, une peau plus claire.

Quand la peau a-t-elle changé ?

La réponse tient en deux grandes vagues migratoires, séparées par plusieurs milliers d’années. Un vrai mille-feuille génétique.

Première vague, vers 8 000 ans avant notre ère : des agriculteurs venus d’Anatolie (la Turquie actuelle) s’installent en Europe occidentale en apportant avec eux l’agriculture. Ils apportent aussi un bagage génétique différent : ces populations portent déjà un variant dérivé du gène SLC24A5, l’un des deux principaux gènes impliqués dans la dépigmentation cutanée. Ce gène, quasi absent chez les chasseurs-cueilleurs WHG, arrive avec eux. En se mélangeant progressivement aux populations locales, ils introduisent le premier « allèle de peau claire » en Europe de l’Ouest.

Deuxième vague, vers 4 500 ans avant notre ère : une migration massive venue des steppes eurasiennes — la culture Yamnaya — déferle sur l’Europe. Ces pasteurs des steppes apportent un deuxième allèle de dépigmentation, via le gène SLC45A2, qui monte en fréquence sous l’effet de la sélection naturelle dans les millénaires qui suivent.

Résultat : la peau claire ne se généralise en Europe que vers 3 000 ans avant notre ère. Avant ça, pendant l’essentiel de la préhistoire européenne, la pigmentation foncée était la norme.

C’est le modèle dit des « trois couches d’ascendance », établi par Lazaridis et ses collègues en 2014 et aujourd’hui unanimement accepté par les généticiens : les Européens modernes sont le produit d’un triple métissage entre (a) les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest à peau foncée, (b) les agriculteurs anatoliens, et (c) les pasteurs des steppes. Nous sommes un mille-feuille. Et c’est plutôt beau, si tu veux mon avis.

Et dans l’Antiquité, qui peuplait la Bretagne ?

Parce que bon, entre les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et nos grands-parents, il s’en est passé des choses. Alors, qui vivait en Bretagne quand on commence à avoir des noms et des traces écrites ?

À l’époque où les textes grecs puis latins commencent à parler de la région, la Bretagne actuelle était le territoire de cinq tribus celtiques armoricaines. Cinq peuples, chacun son coin. Les Vénètes (autour du golfe du Morbihan), maîtres des mers, qui donnèrent leur nom à Vannes. Les Osismes (le Finistère), dont la capitale était Vorgium, l’actuelle Carhaix. Les Redones (l’Ille-et-Vilaine), autour de Condate, l’actuelle Rennes. Les Coriosolites (les Côtes-d’Armor), réputés pour le commerce de l’étain et du sel. Et les Namnètes (la Loire-Atlantique), installés autour de Condevicnum, l’actuelle Nantes.

Au niveau de la langue, on est en plein celtique gaulois. Et contrairement au sud de la Gaule, aucune colonie grecque ou phénicienne ne s’est installée directement ici : le commerce méditerranéen passait par Massalia — Marseille — et les fameuses routes de l’étain.

La romanisation, elle, est passée par la guerre. En 56 avant J.-C., César conquiert la région, et la flotte vénète est anéantie lors de la bataille de Quiberon. C’est la fin de la résistance armoricaine.

Et j’ai gardé le meilleur pour la fin, parce que ce détail-là mérite vraiment qu’on s’y arrête (et je l’ai découvert en préparant cet article, alors que j’aurais dû le savoir depuis longtemps) : César lui-même décrit la flotte vénète comme la plus puissante de toute la Gaule. Leurs navires avaient la coque si solide que les rames romaines ne pouvaient pas y accrocher leurs grappins. Les Romains ont dû inventer une faux à long manche, spécialement pour couper les drisses qui tenaient les voiles. Avoue que c’est une autre classe que le cliché du petit bateau de pêche.

Et puis, dernier chapitre avant nos jours : à partir du Ve-VIe siècle après J.-C., des Bretons brittoniques venus d’outre-Manche — de l’autre côté de la mer — s’installent massivement. Ce sont eux qui donnent à la région son nom actuel : la Bretagne. La boucle est bouclée.

Alors, fier de tes racines ?

Tu vois où je veux en venir. Être Breton, ce n’est pas juste porter un joli nom et connaître les meilleures crêperies du coin (encore que, ça compte). C’est porter une histoire qui traverse les millénaires, de ces chasseurs-cueilleurs à la peau foncée qui arpentaient la côte et la lande il y a 15 000 ans, aux Vénètes maîtres des mers qui ont tenu tête à César, en passant par les agriculteurs anatoliens et les pasteurs des steppes qui ont façonné ton patrimoine génétique.

Les racines, c’est un mille-feuille. Plus tu creuses, plus tu découvres des couches que tu n’imaginais même pas. Et avoue que c’est quand même plus intéressant que le cliché du Gaulois blond à moustache, non ?

Si cet article t’a surpris — ou si tu veux juste arborer fièrement tes origines –, jette un œil à la collection Ici & Là Bretagne. Et surtout, dis-moi en commentaire : tu les imaginais comment, toi, les tout premiers Bretons ?

Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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