Si tu n’as jamais marché ici, tu n’as pas vu le Brésil
J’ai passé ces dernières semaines à éplucher les sentiers brésiliens. Les fiches de Trekko et d’AllTrails, les sites des opérateurs locaux, les parcs nationaux, et les altitudes croisées entre Wikipédia et les données officielles. Le problème avec le Brésil, c’est qu’il est immense. Tu peux marcher trois jours dans la Serra dos Órgãos, puis voler trois heures et te retrouver dans un canyon du Rio Grande do Sul, ou sur un plateau de grès vieux de deux milliards d’années. Alors si je vous sortais un top 30, vous le liriez jamais. J’en ai gardé cinq.
Cinq randonnées, cinq régions. Du Sud-Est au sertão bahianais, du tepuy du Nord au cerrado du Centre-Ouest, jusqu’aux canyons du Sud. Y en a pour tous les niveaux : une balade facile entre les cascades, deux itinéraires modérés, et deux grandes traversées qui demandent de l’expérience. Et aucune n’a été choisie au hasard. Chaque altitude, chaque dénivelé, chaque temps de marche a été vérifié, et j’ai écarté les itinéraires dont les données variaient trop d’une source à l’autre.
Un mot sur le Brésil : c’est un pays-continent, le cinquième plus vaste du monde, presque la moitié de l’Amérique du Sud à lui seul. On y trouve à peu près tous les reliefs possibles : les montagnes granitiques du Sud-Est, le sertão sec de la Chapada Diamantina en Bahia, les tepuys du Nord qui touchent le Venezuela et le Guyana, le cerrado doré du Goiás, et les canyons vertigineux du Sud. Les Brésiliens et les Brésiliennes le savent bien : on change de monde en une heure d’avion. Les cinq sentiers ci-dessous le montrent mieux qu’un long discours.
📍 Sommaire
1. Travessia Petrópolis-Teresópolis : la traversée mythique de la Serra dos Órgãos
Petrópolis vers Teresópolis, État de Rio de Janeiro : Difficile

On commence par le plus mythique. La Travessia Petrópolis-Teresópolis traverse le Parque Nacional da Serra dos Órgãos, le PARNASO, entre la ville impériale de Petrópolis et Teresópolis, dans l’État de Rio de Janeiro. La serra tire son nom de ses aiguilles de granit qui ressemblent à des tuyaux d’orgue, et la plus célèbre d’entre elles, le Dedo de Deus, le « doigt de Dieu », pointe ses 1 692 mètres vers le ciel. Tu le longes pendant des heures, cette silhouette impossible, et tu te demandes comment la nature peut sculpter un doigt pareil dans du granit. Le point culminant du parc, c’est la Pedra do Sino, 2 263 mètres, et l’itinéraire file vers elle à travers les campos de altitude, ces hauts plateaux balayés par le vent.
C’est une traversée de trois jours, une trentaine de kilomètres pour un dénivelé cumulé qui frôle les 2 000 mètres, et on dort en abri de montagne, deux nuits. La réservation est obligatoire, et franchement c’est une bonne chose : le parc limite les entrées pour préserver la montagne, et les abris se remplissent vite en saison. Le balisage est un itinéraire de montagne, pas un trottoir. Il faut savoir lire le terrain, gérer son eau, et accepter que la météo des hauteurs change en dix minutes. Ce n’est pas une balade du dimanche, c’est un petit voyage.
Ce que j’aime dans cette traversée, c’est le contraste. Tu pars de Petrópolis, ses palais et son air de station de montagne, et trois jours plus tard tu débouches sur Teresópolis, de l’autre côté de la muraille. Entre les deux, tu as marché au-dessus des nuages (enfin, si la brume veut bien se lever, ce qui n’est pas gagné dans ce massif, croyez-moi). C’est la randonnée que je conseille à ceux qui veulent un vrai défi brésilien sans quitter le Sud-Est.
📋 En pratique
- Départ : Petrópolis, État de Rio de Janeiro (Parque Nacional da Serra dos Órgãos)
- Distance : ≈ 30 km (traversée, 3 jours)
- Dénivelé : ≈ 1 950 m (cumulé)
- Durée : 3 jours (2 nuits en abri)
- Difficulté : Difficile
- Balisage : Itinéraire de montagne, réservation et nuit en abri obligatoires
- Parking : Entrées Bonfim (Petrópolis) ou Barreira (Teresópolis) ; accès en transport ou véhicule privé
2. Vale do Pati : le trek le plus réputé du Brésil
Vale do Capão / Andaraí, Bahia : Modéré à difficile

Direction la Bahia, et la Chapada Diamantina, ce massif du sertão qui cache des vallées vertes entre des plateaux arides. Le Vale do Pati, c’est le trekking le plus réputé du pays, un nom que les randonneurs brésiliens prononcent avec un mélange de respect et de rêverie. On y descend par des sentiers taillés dans la falaise, et en bas, un monde à part : des vallées cultivées, des morros aux formes rondes, des cascades qui tombent dans des vasques couleur de thé. Le massif culmine au Pico do Barbado, 2 033 mètres, le plus haut de la Chapada Diamantina.
La particularité du Pati, c’est qu’on ne dort pas en refuge : on dort chez l’habitant, dans les fazendas et les maisons des vallées, où les familles reçoivent les marcheurs depuis des générations. C’est ça qui rend l’expérience inoubliable. Tu arrives le soir, les jambes lourdes, et on te sert un feijão tropeiro fumant avant de te montrer ton hamac. Le circuit va de trois jours, une boucle d’environ 45 kilomètres, à cinq jours et près de 70 kilomètres pour la traversée complète. Le dénivelé cumulé est fort, et honnêtement il varie pas mal selon le circuit que tu choisis.
Je mets « modéré à difficile » parce que c’est la difficulté officielle, mais la vraie épreuve, c’est la chaleur du sertão. On ne monte pas des heures sous ce soleil sans boire, et l’eau des sources se raréfie à certaines saisons (vérifiez bien auprès de votre guide ou de vos hôtes avant de partir, je ne plaisante pas). Ceux qui l’ont fait vous diront tous la même chose : on n’en revient pas tout à fait pareil.
📋 En pratique
- Départ : Vale do Capão (Palmeiras) ou Andaraí, Bahia (Chapada Diamantina)
- Distance : ≈ 45 km (boucle 3 jours) à 68 km (traversée 5 jours)
- Dénivelé : Cumul fort (variable selon circuit)
- Durée : 3 à 5 jours
- Difficulté : Modéré à difficile
- Balisage : Itinéraire en vallée, nuits chez l’habitant
- Parking : Vale do Capão, Guiné (Palmeiras) ou Andaraí
3. Monte Roraima : le plateau perdu du tepuy
Uiramutã, Roraima (frontière Venezuela-Guyana) : Difficile

Le Monte Roraima n’est pas une montagne comme les autres. C’est un tepuy, un de ces plateaux de grès à sommet plat qui ont inspiré tant d’histoires de mondes perdus. Il culmine à 2 810 mètres, posé sur la triple frontière entre le Brésil, le Venezuela et le Guyana, avec des falaises de 400 mètres qui tombent à pic autour d’un sommet où se sont formées des espèces qu’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est un monde perdu au sens propre, une île dans le ciel du Nord amazonien.
L’ascension classique se fait côté vénézuélien, au départ de Santa Elena de Uairén, la petite ville frontière. Depuis le Brésil, on peut rejoindre le massif par Uiramutã, dans l’État de Roraima, mais l’itinéraire normal, celui qu’empruntent les expéditions, part du Venezuela. C’est une affaire sérieuse : six à huit jours aller-retour, entre 85 et 100 kilomètres, et un encadrement quasi obligatoire, avec guide, porteurs et ravitaillement. On ne se lance pas au Roraima comme sur un sentier balisé.
Le plateau sommital, c’est un autre univers. Des rochers sculptés par le vent, des mares noires, des quartz qui affleurent, et ce silence si profond qu’on entend son propre cœur battre (moi, j’ai cru entendre le mien, et je n’étais même pas là-haut, je vous l’accorde, j’en rêve depuis des années). Si vous aimez les randonnées où l’on se sent au bout du monde, c’est le bout du monde, tout simplement.
📋 En pratique
- Départ : Uiramutã, Roraima (frontière Venezuela-Guyana) ; ascension classique depuis Santa Elena de Uairén (Venezuela)
- Distance : ≈ 85 à 100 km (aller-retour)
- Dénivelé : Sommet à 2 810 m d’altitude
- Durée : 6 à 8 jours
- Difficulté : Difficile
- Balisage : Expédition guidée, encadrement quasi obligatoire
- Parking : Boa Vista puis piste jusqu’à la communauté indigène
4. Chapada dos Veadeiros : les cascades du cerrado
Alto Paraíso de Goiás / Cavalcante, Goiás : Facile à modéré

On redescend en douceur, ou presque. La Chapada dos Veadeiros, dans le Goiás, c’est le cœur du cerrado, cette savane dorée qui occupe tout le Centre-Ouest brésilien, et le parc national est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001. Ici, pas de grand sommet unique : c’est un plateau de grès ancien, un des plus vieux reliefs de la planète, entaillé de canyons et de rivières. La randonnée la plus connue, la Trilha dos Saltos, serpente à travers ces paysages de cascades et de piscines naturelles, une eau limpide dans laquelle on se baigne entre deux efforts.
C’est la plus accessible des cinq : environ 11 kilomètres aller-retour, quatre à cinq heures de marche, un dénivelé faible à modéré, sur les sentiers balisés du parc national. On part d’Alto Paraíso de Goiás, cette petite ville qui vit au rythme des randonneurs et des amateurs de spiritualité (le coin a la réputation d’être un haut lieu mystique, vous croiserez plus d’un cristal autour des cous). À quelques kilomètres, à Cavalcante, la Cachoeira Santa Bárbara impose un accès limité : quota de visiteurs, et il faut réserver. La cascade est d’un bleu qu’on croirait retouché.
Ce que j’aime ici, c’est la lumière. Le cerrado a cette couleur d’or brûlé, et les cascades tranchent là-dessus comme des miroirs froids. C’est la randonnée que je conseille aux familles et à ceux qui veulent du spectaculaire sans souffrir (enfin, sans trop souffrir, le soleil tape fort, la crème solaire n’est pas une option).
📋 En pratique
- Départ : Alto Paraíso de Goiás, Goiás (Trilha dos Saltos)
- Distance : ≈ 11 km (Trilha dos Saltos, aller-retour)
- Dénivelé : Faible à modéré
- Durée : ≈ 4 à 5 h
- Difficulté : Facile à modéré
- Balisage : Sentiers balisés du parc national
- Parking : Alto Paraíso de Goiás (Trilha dos Saltos) ; Cachoeira Santa Bárbara à Cavalcante (accès limité)
5. Cânion Itaimbezinho : les parois vertigineuses du Sud
Cambará do Sul, Rio Grande do Sul (Aparados da Serra) : Modéré

On termine tout au sud, dans le Rio Grande do Sul, à la frontière du Santa Catarina. Le Parque Nacional de Aparados da Serra abrite le canyon le plus célèbre du pays : Itaimbezinho, un nom tupi-guarani qui veut dire à peu près « la pierre taillée ». Et le nom est exact. Une gorge de 5,8 kilomètres, aux parois qui atteignent 720 mètres de haut, où la rivière court au fond comme un fil d’argent. On marche au bord du vide, et franchement, ça demande un minimum de souffle.
La Trilha do Vértice fait environ 14 kilomètres aller-retour pour quelque 700 mètres de dénivelé, cinq à six heures de marche, et relie deux belvédères : le Vértice et le Cotovelo. Le sentier est balisé, mais il longe la falaise par endroits, et le brouillard tombe vite dans ces canyons du Sud (on est dans la Serra Geral, le climat y est capricieux, prévoyez de quoi vous couvrir même en été). L’accès au parc se fait depuis Cambará do Sul côté Rio Grande do Sul, ou Praia Grande côté Santa Catarina, et la billetterie se fait en ligne. Il vaut mieux réserver son entrée avant de faire la route.
Ce qui surprend, c’est le contraste entre la douceur des campos de cima da serra, ces hautes prairies ondulées où broutent les bœufs, et l’à-pic brutal du canyon qui s’ouvre d’un coup sous vos pieds. Tu marches dans un pré, et deux pas plus loin, le monde s’arrête net, 720 mètres plus bas. C’est le genre d’endroit où l’on reste muet un moment (et où l’on recule d’un pas, par prudence, parce que le vertige n’est pas une opinion).
📋 En pratique
- Départ : Cambará do Sul, Rio Grande do Sul (Parque Nacional de Aparados da Serra)
- Distance : ≈ 14 km (Trilha do Vértice, aller-retour)
- Dénivelé : ≈ 700 m
- Durée : ≈ 5 à 6 h
- Difficulté : Modéré
- Balisage : Sentier balisé, deux belvédères (Vértice et Cotovelo)
- Parking : Entrée du parc à Cambará do Sul (RS) ou Praia Grande (SC), billetterie en ligne
Alors, tu pars sur quel sentier ?
Cinq randonnées, cinq visages du Brésil. La traversée mythique de la Serra dos Órgãos, dans le Sud-Est. Le Vale do Pati et ses nuits chez l’habitant, au cœur du sertão bahianais. Le Monte Roraima, ce tepuy du bout du monde, à la frontière vénézuélienne. Le cerrado doré de la Chapada dos Veadeiros, classé par l’UNESCO. Et les parois de 720 mètres du canyon d’Itaimbezinho, tout au sud.
Je n’ai pas tout mis, évidemment. La Pedra da Gávea, au-dessus de Rio, aurait mérité sa place, tout comme le Pico da Bandeira et le Pico das Agulhas Negras, deux des plus hauts sommets du pays que j’ai dû écarter pour garder la variété géographique. Et les Lençóis Maranhenses sont magnifiques, mais leur traversée dans les dunes relève plus de la marche en désert que de la randonnée de montagne. Si vous avez des suggestions, et je sais que les Brésiliens qui me lisent en auront, déposez-les en commentaires. J’en ferai volontiers une deuxième édition.
Mon vote personnel ? Le Vale do Pati. Pour les nuits chez l’habitant, pour le feijão après l’effort, pour ce mélange de chaleur et de vert qui n’existe qu’en Chapada Diamantina. Mais si vous voulez une claque visuelle immédiate sans trop de logistique, la Trilha dos Saltos, dans le cerrado, reste imbattable.
En attendant de chausser tes bottines, un souvenir du Brésil ?
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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