J’ai toujours eu un faible pour le Portugal. Les pastéis de nata que tu manges encore tièdes dans une ruelle de Belém, les falaises de l’Algarve qui te donnent le vertige, cette saudade qui te prend sans prévenir — et cette fierté discrète, presque timide, d’être Portugais. Mais je te parie un pastel de nata (celui de la Manteigaria, évidemment, pas celui de l’aéroport) que tu n’as jamais imaginé tes ancêtres comme la science les décrit aujourd’hui. Les tout premiers Portugais ? Ils ne ressemblaient pas du tout à ce que tu crois.
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Les tout premiers Portugais avaient la peau foncée
On s’imagine toujours les premiers Européens avec la peau claire. Un peu comme les figurants d’une reconstitution historique, tu vois le genre — tuniques blanches, cheveux châtains, teint hâlé. La réalité est bien plus déroutante. Les chasseurs-cueilleurs qui peuplaient la péninsule ibérique pendant le Mésolithique — grosso modo entre 15 000 et 5 000 ans avant notre ère — avaient la peau foncée. Très foncée, même.
Et ce n’est pas une exception lisboète ni une particularité lusitanienne (^^). C’était le cas dans toute l’Europe de l’Ouest à cette époque. La peau claire, celle qu’on associe aujourd’hui aux Européens, n’existait tout simplement pas encore. Elle n’est apparue que bien plus tard, par vagues migratoires successives. Mais j’y viens.
Pour te donner une idée concrète, on a deux squelettes archéologiques emblématiques qui documentent ce phénotype aux deux extrémités de l’Europe. L’homme de Cheddar, découvert en Angleterre et daté d’environ 10 000 ans — la reconstruction du Natural History Museum de Londres le montre avec une peau que les chercheurs qualifient de « dark to black », c’est le terme exact. Et plus proche de toi géographiquement : l’individu de La Braña 1, retrouvé près de León, dans le nord de l’Espagne, daté d’environ 7 000 ans. Les analyses génétiques menées par l’équipe du CSIC (Carles Lalueza-Fox) montrent qu’il portait encore les allèles ancestraux des gènes de pigmentation SLC45A2 et SLC24A5 — autrement dit, les variants génétiques qui produisent la peau claire chez les Européens modernes étaient absents chez lui. Deux squelettes, l’un en Espagne, l’autre en Angleterre, même résultat : la peau foncée était la norme.
Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?
C’est important de bien comprendre ce que ça veut dire — et surtout ce que ça ne veut PAS dire. Parce que dès qu’on parle de génétique et de pigmentation, les mécaniques de trolls s’emballent plus vite qu’un tramway 28 dans l’Alfama.
La peau foncée des chasseurs-cueilleurs européens, c’est tout simplement l’état ancestral de l’humanité. Quand Homo sapiens est sorti d’Afrique il y a environ 70 000 ans, il avait la peau pigmentée. Ce pigment — la mélanine — protège des rayons UV. La peau claire, elle, est une adaptation évolutive qui permet de synthétiser la vitamine D sous des latitudes moins ensoleillées. Cette adaptation a pris du temps. Beaucoup de temps. Des dizaines de milliers d’années.
Les analyses génétiques montrent que les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest — les WHG si tu veux briller en soirée — ne portaient pas encore les variants génétiques clés qui éclaircissent la peau chez les Européens modernes. La Braña 1, qui est géographiquement le plus proche ancêtre mésolithique du Portugal documenté à ce jour, était porteur des allèles ancestraux de SLC45A2 et SLC24A5. Ces allèles sont quasi absents chez les Européens modernes. C’est un peu comme une photo de famille génétique : tu regardes le portrait de tes ancêtres, et ils ne te ressemblent pas du tout. Mais c’est bien d’eux que tu viens.
Ceci étant dit, et c’est fondamental : ce phénotype n’est pas un lien avec une population africaine contemporaine. C’est une confusion facile mais trompeuse. La pigmentation ancestrale des WHG est simplement la condition de départ de l’humanité, conservée depuis notre origine commune. Le terme à retenir, c’est « pigmentation ancestrale » — et c’est déjà assez fascinant comme ça.
Quand la peau a-t-elle changé ?
Alors là, c’est un vrai mille-feuille — et c’est ce qui rend cette histoire passionnante. La peau claire n’est pas apparue d’un coup, comme un interrupteur qu’on bascule dans une grotte préhistorique (ça aurait été pratique, pourtant). C’est le résultat de deux grandes vagues migratoires qui ont complètement redessiné la carte génétique de l’Europe.
Première vague : les agriculteurs venus d’Anatolie, qui arrivent en Europe aux alentours de 8 000 ans avant nous. Eux apportent le variant SLC24A5 — première étape vers l’éclaircissement cutané. Ils cultivent des céréales, domestiquent des animaux, et remplacent progressivement le mode de vie des chasseurs-cueilleurs.
Deuxième vague : les pasteurs des steppes, les Yamnaya, qui déferlent depuis les plaines de l’actuelle Ukraine et Russie à partir d’environ 4 500 ans avant nous. Ceux-là apportent le deuxième variant clé, SLC45A2. Cheval, roue, langues indo-européennes — leur héritage est immense.
Résultat : ta peau claire d’aujourd’hui, elle est le produit de ces trois couches superposées. WHG (chasseurs-cueilleurs) + EEF (agriculteurs anatoliens) + WSH (pasteurs des steppes). C’est le modèle à trois couches d’ascendance, établi par les généticiens (Lazaridis et al., 2014, puis consolidé par Haak et al., 2015). Et ce qui est vertigineux à réaliser, c’est que la peau claire généralisée en Europe n’a qu’environ 3 000 ans. L’Âge du Fer, à peine. Avant ça, tes ancêtres de la péninsule ibérique — comme la plupart des Européens — avaient la peau foncée. Y compris ceux qui taillaient des silex dans la future Beira ou le futur Alentejo.
Ah, et petit détail qui va peut-être te faire plaisir : les populations méditerranéennes actuelles, comme la tienne, portent entre 70 et 90 % d’ascendance EEF — les agriculteurs anatoliens. Tu es, génétiquement, bien plus proche de ces premiers paysans venus d’Orient que des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique. Mais les trois couches sont là, stratifiées dans ton ADN.
Et dans l’Antiquité, qui peuplait le Portugal ?
Bon, maintenant qu’on a fait le tour de la génétique, on remonte de quelques millénaires pour parler de choses un peu plus tangibles. Parce que le territoire du Portugal actuel, c’était déjà un melting-pot bien avant que le mot existe.
La péninsule ibérique est habitée depuis au moins 10 000 ans. Le Néolithique amène les premiers agriculteurs anatoliens dès 6 000 avant notre ère. Puis, à partir du début du Ier millénaire avant notre ère — vers 1000 av. J.-C. — les Phéniciens, grands navigateurs venus du Levant, établissent des comptoirs commerciaux sur la côte : Lisbonne (Alis Ubbo, « la rade tranquille »), Sétubal. Ils ne conquièrent pas le territoire, mais ils commercent, échangent des techniques, des produits, des idées.
Vers 900-600 avant notre ère, des populations celtes arrivent par le nord de la péninsule. Et puis, il y a les Lusitaniens — le peuple qui va marquer l’imaginaire portugais. Les Lusitaniens sont un peuple indo-européen, mais pas celtique — ils seraient originaires des Alpes, arrivés dans la péninsule vers le VIe siècle avant Jésus-Christ. Ils occupent le centre-ouest du territoire, l’espace entre le Tage et le Douro.
Et c’est là que ça devient épique. Leur chef emblématique, Viriatus, mène une résistance farouche et tenace contre Rome. Ancien berger devenu chef de guerre, il harcèle les légions romaines dans les montagnes pendant des années. Rome, exaspérée, finit par le faire assassiner en 139 avant notre ère : le consul Caepio soudoie trois de ses propres émissaires — Audax, Ditalcus et Minurus — qui le tuent pendant son sommeil. La traîtrise, dans toute sa splendeur antique.
Mais la résistance lusitanienne ne s’arrête pas avec Viriatus. Elle continue, sous forme de guérilla, avec des ralliements à Sertorius (un général romain rebelle) entre 80 et 72 avant notre ère, et ne s’éteint réellement que sous le règne d’Auguste. Les Romains créent la province de Lusitanie en 13 avant notre ère, avec pour capitale Augusta Emerita — l’actuelle Mérida, en Espagne voisine.
Et là, un fait saisissant à glisser dans la conversation au prochain almoço de famille : selon une étude du Centre franco-portugais (2017), les Lusitaniens ne seraient peut-être pas les ancêtres directs des Portugais modernes. Eh oui — l’histoire qu’on nous a racontée à l’école, celle du fier peuple lusitanien ancêtre de la nation portugaise, est peut-être une reconstruction romantique du XIXe siècle, un récit national fabriqué pour donner une généalogie prestigieuse au jeune État-nation. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les Romains, les Celtes, les Phéniciens, les agriculteurs anatoliens et les chasseurs-cueilleurs mésolithiques — tous ont contribué au puzzle génétique et culturel que tu es aujourd’hui.
Alors, fier de tes racines ?
Tu vois, c’est ça qui est magnifique. Être Portugais, ce n’est pas une identité simple, monolithique, figée dans un livre d’histoire — c’est porter toute cette histoire stratifiée, cette superposition de peuples et de migrations. Des chasseurs-cueilleurs à la peau foncée qui parcouraient la péninsule il y a 10 000 ans, aux Phéniciens qui faisaient escale à Lisbonne avec leurs cargaisons de pourpre et de verre, en passant par les Lusitaniens de Viriatus qui faisaient trembler Rome, les Celtes du nord, les agriculteurs anatoliens qui ont lentement transformé le visage de l’Europe, et les cavaliers des steppes qui ont apporté leurs langues et leurs gènes.
C’est un mille-feuille humain. Et quand tu sais ça, la fierté d’être Portugais prend une tout autre dimension — plus profonde, plus vraie. Parce que tes racines ne sont pas une ligne droite. C’est un arbre immense, noueux, magnifique.
Et si comme moi tu crois que cette histoire mérite d’être racontée — et portée — voilà une idée :
Ton nom de famille portugais, porte-le →
Tu pensais que les premiers Portugais ressemblaient à quoi, toi ? Dis-le en commentaire — je suis curieux de savoir si t’étais plutôt team peplum romain ou si tu avais déjà une petite intuition de ce que la génétique allait révéler. E, como se diz em bom português : a tua história é mais rica do que imaginas.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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