Tu crois connaître la Suisse ? Tu n’as jamais mis les pieds là
Ma belle-sœur habite à Lausanne depuis des années, et à chaque fois que je la visite, je repars avec la même certitude : la Suisse, ça se mérite avec les pieds. Pas depuis un train panoramique (bon, ça aussi c’est bien, je ne vais pas mentir), mais vraiment sur un sentier, avec les chaussures qui frottent et les mollets qui tirent. C’est là que le pays te donne ce qu’il a de meilleur.
Pour cet article, j’ai consulté SchweizMobil, AllTrails, les offices de tourisme cantonaux et quelques forums de randonneurs francophones sérieux. Pas pour faire une liste de 50 sentiers, ça ne sert à personne. J’en ai gardé cinq, vérifiés, avec des données que vous pouvez utiliser pour planifier pour vrai. Du Tessin médiéval au Valais cartonnesque, du facile dominical au T3 avec chaînes sous les falaises fribourgeoises, il y en a pour tout le monde, sauf pour ceux qui préfèrent rester au bord du lac. (Eux aussi ont raison, d’ailleurs. ^^)
📍 Sommaire
1. Panoramaweg Mannlichen-Kleine Scheidegg – le triptyque qui te cloue sur place
Canton de Berne, région Jungfrau – Facile (T1)

Je vais être honnête avec vous : quand j’ai vu pour la première fois les photos de ce sentier, j’ai cru que c’était retouché. Que personne ne peut marcher sur un chemin et avoir l’Eiger, le Monch et la Jungfrau en face de soi, à portée de regard, pendant 4,5 kilomètres. Et ben si. C’est exactement ça. Le Panoramaweg de Mannlichen à Kleine Scheidegg est peut-être la randonnée la plus photogénique des Alpes suisses, et ce n’est pas peu dire.
Ce qui est bien avec ce sentier, c’est qu’il est accessible. Vous montez en gondole depuis Grindelwald Terminal ou en télécabine depuis Wengen, vous posez les pieds sur le chemin à 2 230 mètres, et vous marchez en descente douce vers Kleine Scheidegg à 2 061 mètres. Pas de coup de bélier, pas de passage technique. Juste vous, le silence et ce triptyque de sommets qui domine toute la vallée de Lauterbrunnen depuis l’autre rive. (L’Eiger a une face nord qui a tué des alpinistes légendaires, et vous la regardez tranquillement en marchant sur un sentier fleuri. Pas banal.)
C’est la randonnée que je conseille à tout le monde qui débarque dans la région pour la première fois. Facile, courte, et avec un niveau de retour visuel que même les non-randonneurs retiennent pour le reste de leur vie. De Kleine Scheidegg, vous pouvez reprendre le train à crémaillère Jungfraubahn pour redescendre ou monter vers le Jungfraujoch si le portefeuille le permet.
📋 En pratique
- Départ : Station cable car Mannlichen (2 230 m), Grindelwald / Wengen
- Arrivée : Kleine Scheidegg (2 061 m)
- Distance : 4,5 – 4,9 km
- Dénivelé : 282 m D- (traversée en descente)
- Durée : 1h20 – 1h30
- Difficulté : Facile (T1)
- Accès : Gondelbahn depuis Grindelwald Terminal ou télécabine depuis Wengen (remontées mécaniques payantes)
- Balisage : Sentier officiel SchweizMobil, balisage jaune
- Parking : Grindelwald Terminal (parking avec navette) ou accès en train depuis Interlaken Ost
2. Boucle balcon de l’Oeschinensee – le lac qui n’existe que là
Canton de Berne, Kandersteg – Moyen (T2)

Il y a des lacs de montagne sympas, et il y a l’Oeschinensee. Ce lac d’altitude à 1 578 mètres est encadré de parois calcaires qui montent jusqu’à 3 000 mètres, les Blumisalp, le Fruendenhorn, le Doldenhorn. Quand vous arrivez au premier belvédère sur la boucle balcon, vous comprenez pourquoi l’UNESCO a intégré ce site dans le périmètre Jungfrau-Aletsch en 2007. C’est une de ces vues qui font qu’on ne dit plus rien pendant deux minutes.
La boucle que je vous propose ici part de la station supérieure de la télécabine à 1 685 mètres, contourne le lac par les hauteurs et revient à 3h30 de marche maximum. C’est du T2 sans aller chercher les sentiers haute altitude vers le col du Hohtürli, qui eux sont fermés jusqu’en juin de toutes façons. (Pour le Hohtürli, il faut attendre l’été confirmé et des jambes habituées, c’est du T3 costaud avec des passages neigeux possibles même en juillet. Pas pour tout le monde.)
Kandersteg est un de ces villages bernois comme on en voit plus souvent sur les calendriers que dans la réalité. Les chalets à bardages, le torrent, la petite église. Tu montes en télécabine depuis le village en dix minutes, et le lac est là, immédiat, turquoise, encerclé par des parois qui n’ont pas l’air réel. Emporter un pique-nique, il y a une ou deux tables sur le chemin de la boucle haute et l’endroit s’y prête parfaitement.
📋 En pratique
- Départ : Station supérieure télécabine Oeschinensee (1 685 m), Kandersteg
- Distance : 9 km environ
- Dénivelé : 450 m D+
- Durée : 3h – 3h30
- Difficulté : Moyen (T2) – boucle principale uniquement
- Accès : Télécabine depuis Kandersteg (payante) ou montée pédestre depuis le village
- Balisage : Sentier officiel SchweizMobil, balisage jaune
- À noter : Sentiers vers le Hohtürli fermés jusqu’en juin, se limiter à la boucle balcon principale
- Parking : Parking Oeschinensee à Kandersteg, gratuit ou payant selon zone
3. Sentiero Verzasca Sonogno-Lavertezzo – la Suisse qui parle italien
Canton du Tessin, Valle Verzasca – Facile à moyen (T1-T2)

Le Tessin, c’est la Suisse qui a tourné le dos aux Alpes allemandes et regarde vers le Lac Majeur et la Lombardie. La langue est l’italien, les villages sont en pierre grise posée sans mortier, et les cours d’eau ont cette teinte turquoise-vert qu’on associe d’habitude à la Nouvelle-Zélande ou aux Dolomites. La Valle Verzasca est peut-être le plus beau canyon d’eaux claires de toute la Suisse, et le Sentiero qui la longe sur 13,5 kilomètres, de Sonogno jusqu’à Lavertezzo, est une des promenades les plus dépaysantes qu’on puisse faire sans quitter la Confédération.
Le trajet se fait en traversée, vous arrivez en bus PTT depuis Locarno jusqu’à Sonogno à 905 mètres, vous marchez en remontant progressivement la vallée vers le fond, puis vous redescendez sur Lavertezzo à 543 mètres. Le dévers net de 362 mètres sur 13,5 kilomètres signifie qu’on ne souffre jamais vraiment, c’est de la marche coulante, avec des passages sur des ponts en pierre, des sections en forêt de châtaigniers et, à l’arrivée, le Ponte dei Salti. (Ce pont en double arche date du 16e siècle et les gens sautent dans l’eau en dessous en été, d’où le nom, littéralement « pont des sauts ». Je n’ai pas sauté. Mon honneur a pris un coup.)
En été, vous pouvez vous baigner dans le Verzasca, les eaux sont froides mais limpides, les pierres polies sous le pied. C’est une des randonnées où la baignade fait partie du programme, pas juste de la décoration de brochure. Vous reprenez le bus PTT depuis Lavertezzo pour rentrer à Locarno, pas besoin de voiture, ce qui est rare pour ce type de trajet en montagne.
📋 En pratique
- Départ : Village de Sonogno (905 m) – accès bus PTT ligne 315 depuis Locarno
- Arrivée : Lavertezzo (543 m) – retour bus PTT vers Locarno
- Distance : 13,5 km
- Dénivelé : 238 m D+ / 600 m D-
- Durée : 4h – 4h30
- Difficulté : Facile à moyen (T1-T2)
- Balisage : SchweizMobil n° 74, balisage jaune
- Parking : Trajet entièrement accessible en transport public depuis Locarno, voiture non nécessaire
4. Tour des Gastlosen – les Dolomites que la Suisse romande garde pour elle
Canton de Fribourg, Jaun (La Gruyère) – Moyen à difficile (T3)

Je vais vous confesser quelque chose : avant de préparer cet article, je ne connaissais les Gastlosen que de nom. Et quand j’ai compris ce que c’est, une chaîne calcaire de 12 kilomètres qui ressemble trait pour trait aux Dolomites italiennes, au beau milieu de La Gruyère fribourgeoise, entre 1 500 et 1 921 mètres, j’ai eu la réaction que j’imagine chez vous en ce moment : mais comment est-ce possible que ça ne soit pas dans tous les guides touristiques suisses ? La réponse, c’est que les Fribourgeois gardent leurs bonnes adresses. Ce sont des gens raisonnables.
Le Tour des Gastlosen est une boucle de 11 kilomètres au départ du funiculaire de Jaun. Il faut compter 730 mètres de dénivelé positif, c’est sérieux, et le passage au Wolfsort à 1 921 mètres est classé T3 avec des chaînes fixées dans la roche. Pas pour les débutants, pas pour ceux qui ont peur du vide. Mais pour ceux qui cherchent un sentier engagé en dehors des circuits touristiques habituels, avec des vues sur des falaises calcaires blanches qui n’ont rien à envier à ce que vous avez vu dans les Dolomites, c’est une découverte qui reste. (Ma belle-sœur lausannoise ne connaissait pas non plus. On a donc le même niveau de culture randonnée fribourgeoise, ce qui est rassurant.)
La saison va de juin à octobre. Hors de ces dates, la neige peut rendre les passages techniques franchement dangereux. Chaussures de montagne à tige haute, obligatoires, vraiment pas optionnelles ici. Les Gastlosen, ça se respecte.
📋 En pratique
- Départ : Station supérieure funiculaire de Jaun (1 479 m), La Gruyère
- Distance : 11 km
- Dénivelé : 730 m D+ / 730 m D-
- Durée : 4h – 5h
- Difficulté : Moyen à difficile (T3) – passage avec chaînes au Wolfsort (1 921 m)
- Balisage : Sentier de montagne balisage blanc-rouge-blanc
- Équipement : Chaussures de montagne à tige haute obligatoires
- Saison : Juin à octobre uniquement
- Parking : Village de Jaun, près du départ du funiculaire
5. 5-Seenweg de Zermatt – le Cervin dans cinq miroirs
Canton du Valais, Zermatt – Facile à moyen (T1-T2)

Le Cervin est la montagne la plus photographiée du monde, et pourtant, il y a une version de cette montagne que la plupart des gens ne voient jamais, parce qu’elle nécessite de marcher. C’est le Cervin réfléchi dans le Stellisee, à 2 537 mètres, par un matin calme quand le vent ne ride pas la surface. C’est le genre d’image qui fait qu’on reste cinq minutes immobile sur le sentier, à se demander si on est éveillé. Sur le 5-Seenweg, cette scène se répète, avec des variations, dans trois des cinq lacs traversés.
Le circuit relie Blauherd (2 571 m) à Sunnegga (2 288 m) sur 9,8 kilomètres. Le départ se fait en funiculaire souterrain depuis Zermatt jusqu’à Sunnegga, puis cable car jusqu’à Blauherd, les remontées mécaniques sont payantes et c’est le seul accès réaliste pour la plupart des visiteurs. De là, vous marchez en traversée vers Sunnegga en longeant les cinq lacs : Stellisee, Grindjisee, Grünsee, Moosjisee, Leisee. Le dénivelé total est modeste (280 m en montée, 540 m en descente sur la traversée) et le balisage est irréprochable. (Les Valaisans balisent leurs sentiers comme d’autres balisent leurs autoroutes. C’est une qualité.)
Attention : ce sentier est ouvert uniquement de juin à septembre. Si vous y allez en dehors de cette fenêtre, vous risquez de trouver la neige et des sections fermées sans préavis. En haute saison, il y a du monde, partez tôt le matin pour les reflets et la tranquillité. Le lever de soleil sur le Cervin depuis le Stellisee est une de ces choses qui justifient un réveil à 5h00 sans discussion.
📋 En pratique
- Départ : Blauherd (2 571 m) – via funiculaire Sunnegga + cable car depuis Zermatt
- Arrivée : Sunnegga (2 288 m)
- Distance : 9,8 km
- Dénivelé : 280 m D+ / 540 m D-
- Durée : 2h30 – 3h30
- Difficulté : Facile à moyen (T1-T2)
- Balisage : Sentier officiel SchweizMobil, signalisation en place
- Accès : Remontées mécaniques payantes depuis Zermatt (funiculaire Sunnegga + cable car Blauherd)
- Saison : Juin à septembre uniquement
- Parking : Zermatt est une ville sans voiture, accès en train uniquement depuis Visp ou Tasch (parking payant à Tasch, navette vers Zermatt)
Cinq sentiers, un seul pays, et des dizaines que j’aurais pu mettre
Ce qui m’a frappé en préparant cette liste, c’est la variété incroyable d’un pays qui tient en cinq cantons de légende. Du Tessin au Valais en passant par Fribourg et les deux Bernois, on a cinq expériences radicalement différentes, une promenade panoramique pour familles, un lac UNESCO, un canyon tessinois, des Dolomites cachées, un chemin de lacs face au Cervin. Et je n’ai même pas parlé de l’Augstmatthorn au-dessus de Brienz, du Fronalpstock au-dessus du lac de Klontal, de l’Hardergrat taille-haie au-dessus d’Interlaken que les randonneurs confirmés adorent, ni du Schafler avec son auberge-falaise légendaire au-dessus d’Appenzell. La Suisse, c’est un pays qui pourrait alimenter cent articles de ce genre sans se répéter.
J’espère que vous aurez trouvé votre sentier dans cette sélection. Si vous en connaissez un que j’aurais dû absolument inclure, dites-le moi en commentaires, je suis preneur. Et si vous avez déjà marché sur l’un de ces cinq parcours, racontez comment c’était. Les conditions varient tellement selon la saison et la météo que vos retours d’expérience sont souvent plus utiles que n’importe quel guide.
En attendant de chausser tes bottines, un souvenir de Suisse ?
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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