J’ai traversé la forêt des Landes une bonne dizaine de fois — ce tapis de pins maritimes qui s’étend à perte de vue, planté au XIXe siècle pour assainir les marécages, et qui donne aujourd’hui au département cette allure de poumon vert géant coincé entre l’océan et les Pyrénées. Si t’es Landais — de souche, d’adoption ou juste de cœur —, tu sais de quoi je parle : cette terre a quelque chose d’unique. L’horizon qui s’efface derrière les troncs, la dune du Pilat qui monte comme une muraille de sable, et ce rapport presque charnel au territoire que les gens du coin trimballent où qu’ils aillent. Mais à quoi ressemblaient les tout premiers Landais — ceux qui arpentaient ces terres bien avant les pins, les Romains ou les résiniers ? Spoiler : probablement pas à ce que t’imaginais.
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Les tout premiers Landais avaient la peau foncée
On va pas tourner autour du pot : les chasseurs-cueilleurs qui occupaient le territoire des Landes actuelles au Mésolithique — entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère — avaient la peau foncée. Très foncée, même. Ce sont les tout premiers Homo sapiens à s’être installés durablement dans le Sud-Ouest après le retrait des glaces : des nomades qui suivaient le gibier à travers ce qui était alors une vaste plaine traversée de rivières, bien avant que l’Adour ne devienne une frontière entre peuples et que Dax ne s’appelle Aquae Tarbellicae.
Et non, c’est pas une théorie lancée au pif par un généticien en mal de buzz. Les analyses ADN le confirment sans ambiguïté. Les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest européen — que les scientifiques appellent WHG, pour Western Hunter-Gatherers — portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation cutanée. En clair : les variants génétiques qui fabriquent la peau claire chez les Européens d’aujourd’hui n’existaient tout simplement pas encore chez eux. Leur pigmentation, c’était le réglage d’usine de l’humanité (un peu comme le BIOS d’un ordi avant les mises à jour — j’assume la comparaison nerd).
Et qu’on s’entende bien — parce que c’est le genre de sujet où les raccourcis guettent. Cette peau foncée n’a rien à voir avec une « origine africaine » au sens où on l’entendrait aujourd’hui. C’est plus fondamental que ça : tous les Homo sapiens, avant de se disperser hors d’Afrique il y a des dizaines de milliers d’années, partageaient cette pigmentation. C’était la norme universelle de l’espèce. La peau claire, c’est l’adaptation tardive — pas l’inverse.
Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?
Deux exemples concrets, parce que rien ne remplace du documenté.
L’homme de Cheddar — Cheddar Man pour les Anglo-Saxons — est un squelette découvert en Angleterre, daté d’environ 10 000 ans avant notre ère. En 2018, le Natural History Museum de Londres a séquencé son génome complet. Verdict : une peau classée « dark to black » — le terme exact des chercheurs — et des cheveux noirs frisés. Les analyses suggèrent aussi des yeux bleus ou bleu-vert — c’est documenté chez certains chasseurs-cueilleurs du nord-ouest européen, même si ce trait ne se généralise pas à toutes les régions, alors je le mets au conditionnel.
Deuxième cas : La Braña 1, retrouvé en Espagne près de León, daté d’environ 7 000 ans. Là encore, le génome parle clair : il porte les versions ancestrales des gènes SLC45A2 et SLC24A5 — ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, produisent la peau claire chez la majorité des Européens. Chez lui, ils étaient absents. Le généticien Carles Lalueza-Fox, qui a dirigé l’étude, a résumé ça simplement : « Cet individu possédait les versions africaines des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels, ce qui indique qu’il avait la peau sombre. »
Tu vois le tableau ? Angleterre, Espagne — deux bouts de l’Europe de l’Ouest, à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Même résultat : peau foncée. C’était pas une bizarrerie anglaise ou une exception ibérique. C’était la norme pour tous les chasseurs-cueilleurs du continent. Les Landes, coincées entre les deux, ne faisaient évidemment pas exception. Ceux qui chassaient le cerf dans ce qui deviendrait la forêt landaise partageaient très probablement cette pigmentation ancestrale.
Quand la peau a-t-elle changé ?
Alors comment on est passés de « tout le monde a la peau très foncée » à « je prends des coups de soleil en une demi-heure à Mimizan » ? C’est une histoire en deux chapitres, et ce que les généticiens appellent aujourd’hui le modèle des trois couches d’ascendance — établi par Lazaridis et al. en 2014, consolidé depuis par toutes les études postérieures.
Première vague : les agriculteurs anatoliens. Il y a environ 8 000 ans, des populations originaires de l’actuelle Turquie commencent à migrer vers l’Europe. Elles longent le Danube, descendent les vallées, et se répandent jusqu’à l’Atlantique. Elles apportent avec elles l’agriculture, les céréales, les premiers villages… et l’allèle éclaircissant du gène SLC24A5. Cet allèle était quasi absent chez les chasseurs-cueilleurs locaux, mais quasi fixé chez ces nouveaux venus du Proche-Orient. Sa propagation suit celle des champs de blé.
Deuxième vague : les pasteurs des steppes. Vers 4 500 ans avant notre ère, une migration massive déferle depuis les steppes pontiques — la fameuse culture Yamnaya, sud de l’actuelle Russie et Ukraine. Ces cavaliers apportent les langues indo-européennes (dont le lointain ancêtre du français et du gascon), le cheval domestiqué… et le second allèle décisif de la dépigmentation, celui du gène SLC45A2. Selon Haak et al. (2015), la culture Cordée en Allemagne centrale dérive à environ 75 % de l’ascendance Yamnaya. Les Européens du Nord et du Centre leur doivent entre 40 et 54 % de leur patrimoine génétique.
Résultat : la peau claire généralisée en Europe — celle qu’on associe aujourd’hui au phénotype « européen » — n’est attestée qu’à partir d’environ 3 000 ans avant notre ère. Autrement dit, à l’Âge du Fer. Ce que t’as dans le miroir ce matin est le résultat d’un empilement génétique qui a pris plus de 10 000 ans à se mettre en place. Trois couches — chasseurs-cueilleurs WHG (peau foncée), agriculteurs anatoliens (peau plus claire), pasteurs des steppes (pigmentation variable) — superposées comme un millefeuille. Et chaque couche a laissé sa trace.
Qui peuplait les Landes dans l’Antiquité ?
Bon, on arrête la préhistoire et on descend au moment où les premiers textes commencent à parler de ces terres. Là, on entre dans du concret, du solide — l’Antiquité landaise, avec ses noms qui claquent et son héritage encore bien vivant.
Le peuple qui dominait la région, c’étaient les Tarbelles (Tarbelli en latin). Un peuple aquitain pré-indo-européen installé autour de l’Adour, du Labourd à la Chalosse — l’actuel Pays basque nord jusqu’au cœur des Landes. Ils n’étaient pas Celtes : leur langue appartenait à la famille aquitaine, un rameau linguistique antérieur aux migrations celtiques, dont le basque moderne est le dernier descendant direct. Le gascon — ce parler qui fait vibrer les marchés de Mont-de-Marsan et de Dax — porte encore le substrat de cette vieille langue aquitaine. C’est dire si l’héritage est profond.
Et côté puissance, les Tarbelles n’étaient pas des petits joueurs. Aux côtés des Ausques (les voisins du Gers actuel), ils comptaient parmi les peuples les plus influents de toute l’Aquitaine. Assez pour que Rome les prenne au sérieux quand elle est arrivée dans le coin.
La soumission romaine est rapide : en 56 avant J.-C., Publius Crassus — lieutenant de Jules César — mène la campagne d’Aquitaine et fait plier les Tarbelles. La machine romaine ne perd pas de temps : au Ier siècle avant J.-C., elle fonde Aquae Tarbellicae — l’actuelle Dax — comme capitale ex nihilo de la cité tarbelle. La ville intègre le réseau des 21 cités de la nouvelle province d’Aquitaine augustéenne, et son nom dit tout : Aquae, les eaux. Parce que les Romains avaient tout de suite compris le potentiel des sources chaudes que les Tarbelles fréquentaient déjà.
Et c’est là le fait qui claque : Dax est une ville thermale depuis 2 000 ans sans interruption. Les Romains y avaient aménagé des thermes monumentaux sur ces sources naturellement chaudes — et cette tradition thermale ne s’est jamais éteinte. Des légionnaires fatigués aux curistes d’aujourd’hui, en passant par les pèlerins du Moyen Âge, Dax soigne par les eaux depuis deux millénaires. C’est l’une des plus longues continuités thermales de France. Pas mal pour une ville qui doit son nom à un peuple aquitain dont on connaît à peine la langue (^^).
Alors, fier de tes racines ?
Si t’es arrivé jusqu’ici, c’est que t’as encaissé le choc. On a fait du chemin : des chasseurs-cueilleurs à la peau très foncée qui arpentaient la plaine de l’Adour il y a plus de 10 000 ans, aux agriculteurs anatoliens venus avec le blé et un teint plus clair, aux cavaliers des steppes qui nous ont légué notre langue — et puis ce moment si particulier où les Tarbelles, peuple aquitain antérieur aux Celtes, ont vu débarquer les légions de Crassus et où Dax est devenue ville thermale pour l’éternité.
C’est ça, être Landais. Pas une seule origine, pas une seule couleur, pas une seule langue. Un millefeuille génétique et culturel qui a commencé avec des chasseurs à la peau foncée et qui s’est enrichi, vague après vague, peuple après peuple. La fierté d’appartenir à cette terre — celle des pins, des dunes, de l’Adour et du thermalisme — elle est mille fois plus intéressante quand on sait d’où elle vient vraiment.
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Allez, dis-moi en commentaire : toi, tu pensais que les premiers Landais ressemblaient à quoi ? Un Gaulois moustachu, un légionnaire romain, un résinier en béret ? J’ai vraiment envie de savoir ce que tu t’imaginais avant de lire ça. Partage ton anecdote, ta fierté de terroir, ou juste ton étonnement — c’est dans les commentaires que ce blog respire.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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