Je te le dis tout de suite : au lycée, les cours d’histoire du Gers, je les ai surtout séchés (ou alors j’étais au fond, à regarder par la fenêtre en rêvant d’autre chose). Alors je me rattrape aujourd’hui, et pour de bon. Parce que le Gers, ce département de Gascogne où je t’ai déjà parlé de mille choses, il a une histoire de deux mille ans, et douze dates suffisent à tout comprendre. Allez, on y va.
Découvre aussi la collection Ici & Là Gers ici : les t-shirts gersois
1 – Ier siècle : Auch naît capitale des Ausques
Avant Rome, la ville s’appelait Elimberri, ce qui veut dire « ville neuve » dans une langue proto-basque. Elle appartenait aux Ausques, un peuple aquitain que César rapproche des Ibères plus que des Celtes. Au Ier siècle, Elimberri devient le chef-lieu officiel de la cité des Ausques, rebaptisée Augusta Auscorum : « la ville d’Auguste des Ausques ». Et devine quoi ? Le nom d’Auch vient directement du leur. Le Gers, avant d’être gascon, était aquitain et proto-basque. Ça, c’est la strate de fond, et elle explique encore beaucoup de choses aujourd’hui.
2 – Vers 285 : Eauze devient la capitale des neuf peuples
Vers 285, la réforme de Dioclétien découpe la grande Gaule aquitaine et crée la Novempopulanie, « le pays des neuf peuples », appelée aussi Aquitaine troisième. Sa métropole est fixée à Eauze (Elusa), le chef-lieu des Elusates, un peuple aquitain proto-basque, lui aussi. Les neuf peuples recensés par Rome parlent des langues parentes du basque : c’est la reconnaissance administrative d’une identité aquitaine bien distincte, l’ancêtre direct de la Gascogne. Eauze gardera ce rang de capitale jusqu’au VIIIe siècle. Oui, tu as bien lu : pendant des siècles, la ville qui compte ici, ce n’est pas encore Auch.
3 – 408 : les Vandales détruisent Eauze
En 408, pendant les grandes invasions, Eauze est détruite, très probablement par les Vandales qui traversent alors la Gaule avant de filer vers l’Espagne. La ville romaine ne s’en relève jamais, même si Elusa conserve son rang religieux jusqu’au VIIIe siècle. Au même moment, Auch, pas fortifiée et pillée, voit ses habitants remonter sur l’éperon de l’ancienne Elimberri, plus facile à défendre. C’est le basculement de la Gascogne romaine vers le haut Moyen Âge, et le début du lent effacement d’Eauze au profit d’Auch. La date exacte reste une hypothèse : on dit « très probablement en 408 », parce qu’on ne signe pas un procès-verbal quand une ville brûle.
4 – 960 : le comté d’Armagnac naît d’un partage entre deux frères
En 960, le comte de Fezensac, Guillaume Garcès, partage ses terres entre ses fils. Odon reçoit le Fezensac, et le cadet, Bernard le Louche, reçoit l’Armagnac. Ainsi naît le comté d’Armagnac, qui aura Lectoure pour capitale et deviendra l’un des plus puissants du Midi, réunissant au XIVe siècle les comtés de Charolais, de Comminges et de Rodez. Au XVe siècle, son représentant Bernard VII sera connétable de France et chef du parti des Armagnacs. Ce nom pèsera si lourd qu’en 1790, le tout jeune département faillira s’appeler Armagnac. Une histoire de famille, au fond (et de bouteilles).
5 – 1298 : Marciac, bastide royale, couronne la vague des villes neuves
En 1298, Marciac est fondée comme bastide royale, après un paréage entre l’abbé de Case-Dieu, le comte de Pardiac et le sénéchal de Toulouse, Guichard de Marzé, qui lui laissa son nom. Fleurance avait ouvert la voie dès 1272 : le Gers se couvre alors de ces « villes neuves » au plan régulier et à la place centrale à arcades, un phénomène unique en Europe, né entre 1222 et 1373. Ces bastides dotées de chartes de libertés dessinent encore le paysage urbain du Gers, et Marciac en possède la plus grande place : 133 mètres sur 78. La trame médiévale, ici, on la voit à chaque coin de rue.
6 – 1310 : Vital du Four signe l’acte fondateur de l’armagnac
En 1310, le cardinal franciscain Vital du Four, détenteur des prieurés d’Eauze et de Saint-Mont, consigne dans un traité de médecine les « quarante vertus » de l’eau-de-vie qu’on produit sur ses terres. Ce texte, la profession le tient pour l’acte fondateur de l’armagnac, qui revendique depuis le titre de plus vieille eau-de-vie de France. Alors, soyons clairs : à l’époque, l’eau-de-vie est encore un remède, pas un plaisir de comptoir. La production de masse ne démarre qu’au XVIIe siècle, sous l’impulsion des marchands hollandais. Mais la graine est plantée (et la vigne aussi).
7 – 1489 : première pierre de la cathédrale Sainte-Marie d’Auch
Le 4 juillet 1489, on creuse les fondations de la cathédrale Sainte-Marie d’Auch, à l’instigation de l’archevêque François de Savoie, sur les ruines de l’ancienne cathédrale romane de saint Austinde. De style gothique flamboyant, fortement influencée par la Renaissance, elle met près de deux siècles à sortir de terre : consacrée le 12 février 1548. Elle affirme la puissance de l’archevêché d’Auch, capitale religieuse de la Gascogne, face à la ville comtale de Lectoure. Classée monument historique en 1906, inscrite à l’UNESCO en 1998 au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle domine toujours la silhouette d’Auch. Elle en impose, et depuis cinq siècles.
8 – Vers 1611-1615 : d’Artagnan naît à Castelmore, dans le Gers
Charles de Batz de Castelmore, dit d’Artagnan, naît entre 1611 et 1615 au château de Castelmore, près de Lupiac, en Gascogne, dans l’actuel Gers. Fils de Bertrand de Batz et de Françoise de Montesquiou, il gagne Paris vers 1630 et devient mousquetaire du roi, prenant le nom de la terre d’Artagnan tenue par sa famille maternelle. Il meurt le 25 juin 1673 au siège de Maastricht, pendant la guerre de Hollande. Alexandre Dumas s’en inspire pour créer le héros gascon des Trois Mousquetaires, en 1844. La date de naissance, personne ne la connaît précisément : d’où la fourchette. Le Gascon le plus célèbre du monde reste un peu insaisissable, et c’est très bien comme ça.
9 – 4 mars 1790 : le département naît, d’abord baptisé « Armagnac »
Le 4 mars 1790, en application de la loi du 22 décembre 1789, la Révolution crée le département du Gers à partir d’une partie de l’ancienne province de Gascogne. Il porte d’abord le nom de « département d’Armagnac », un terroir aux limites à peu près équivalentes. Il est alors divisé en six districts, dont les chefs-lieux sont Auch, Condom, Lectoure, L’Isle-Jourdain, Mirande et Nogaro ; un septième, Vic-Fezensac, est abandonné par les commissaires. Le département finit par tirer son nom de la rivière Gers, affluent de la Garonne. C’est l’acte de naissance administratif du Gers tel qu’on le connaît.
10 – 1808 : le Gers est amputé du canton de Lavit
En 1808, le département du Gers est amputé du canton de Lavit, au nord-est, pour créer le département voisin du Tarn-et-Garonne. Cette cession redessine les frontières, et le Gers perd définitivement ce morceau de territoire. C’est un rappel utile : les limites des départements français sont des décisions politiques de l’époque napoléonienne, en partie arbitraires et révisables. Depuis, le Gers conserve à peu près la silhouette qu’on lui connaît. Les frontières, ici comme ailleurs, se négocient plus qu’elles ne se dessinent.
11 – 1846 : le Gers culmine à 314 885 habitants
En 1846, le département atteint son maximum démographique historique : 314 885 habitants. Dès le recensement suivant, en 1851, la population retombe à 307 479, amorçant une chute quasi continue sous l’effet de l’exode rural, puis des saignées des guerres. Le Gers ne connaît aucun essor démographique après la Seconde Guerre mondiale. En 2023, il compte 192 645 habitants, soit environ 120 000 de moins qu’en 1846. Ce déclin, qui en fait l’un des départements les moins denses de France, est une donnée structurante de son identité : un Gers vaste, paisible et fier de l’être.
12 – 1978 : Jazz in Marciac, la bastide qui swingue
En 1978, une poignée d’amateurs du Foyer des jeunes et de l’éducation populaire de Marciac monte un festival de jazz d’une seule journée, né d’un concert de Bill Coleman. Le premier se tient le 13 août 1978, conclu par Claude Luter dans les arènes. Dès 1979, il passe à trois jours et accueille Guy Lafitte et Bill Coleman, tous deux résidents du Gers. Le trompettiste Wynton Marsalis y est fidèle depuis 1991. Jazz in Marciac est devenu l’un des plus importants festivals de jazz, transformant chaque été une bastide d’environ 1 200 habitants en scène que le monde entier regarde. Deux mille ans d’histoire, et le Gers finit par faire danser la planète. Pas mal, pour un pays qu’on disait endormi.
Alors, quelle date t’a le plus surpris ? Moi, j’avoue, c’est celle de 1846, avec ses 314 885 habitants : j’avais du mal à imaginer le Gers aussi peuplé. Dis-le-moi en commentaire, je suis curieux de savoir ce que tu retiens.
Pour cet article, je me suis appuyé sur la page Wikipédia « Histoire du Gers » et sur les articles de contre-vérification : Auch, Eauze, Novempopulanie, Comté d’Armagnac, Marciac, l’armagnac, la cathédrale Sainte-Marie d’Auch, d’Artagnan, la démographie du Gers et Jazz in Marciac. Les dates incertaines restent au conditionnel ou en fourchette, comme il se doit.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens. Vincent

Laisser un commentaire