La première fois que j’ai mis les pieds dans les Hautes-Pyrénées, j’avais 12 ans, un bob ridicule vissé sur la tête et l’impression tenace d’être chez moi alors que j’y avais jamais foutu les pieds avant (c’est ça, les racines, ça te pogne sans prévenir). Aujourd’hui, je bosse sur une collection Bigorre pour Ici & Là, et je me suis posé une question toute bête : à quoi ressemblaient les tout premiers Bigourdans ? Ceux d’avant Tarbes, d’avant les Romains, d’avant l’Histoire même. Et la réponse, tu vas voir, elle casse pas mal de clichés.
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Les tout premiers Bigourdans avaient la peau foncée
Je sais, c’est pas l’image que vous avez en tête quand vous pensez « ancêtres pyrénéens ». On imagine des bergers au teint buriné par le vent, des visages de pierre sculptés par des siècles de transhumance. Mais les tout premiers humains qui ont foulé le sol de ce qui deviendrait la Bigorre, eux, ils avaient la peau foncée. Très foncée.
Et c’est pas une anomalie, hein. La peau foncée, c’est l’état ancestral de l’humanité. Pendant des centaines de milliers d’années, tous les humains avaient la peau foncée — c’est la norme de notre espèce. La peau claire, elle, c’est l’exception récente. Une invention tardive, si on veut (et je pèse mes mots, parce que « invention », c’est pas le bon terme, mais vous voyez l’idée).
Ces premiers occupants de la Bigorre, c’étaient des chasseurs-cueilleurs que les scientifiques appellent Western Hunter-Gatherers — les WHG pour les intimes. Ils ont occupé l’Europe de l’Ouest entre 15 000 et 5 000 ans avant notre ère, après le recul des glaciers. Dans les Pyrénées, on sait qu’ils étaient présents : les vallées offraient du gibier, des abris, de l’eau. Un méga AirBnB version paléolithique, en gros (sans le wifi, dommage).
Et cette peau foncée, c’était quoi exactement ?
Alors là, accrochez-vous. On a deux squelettes célèbres qui documentent ça de manière spectaculaire.
Le premier, c’est Cheddar Man, découvert en Angleterre, daté d’environ 10 000 ans. En 2018, une analyse ADN a révélé que ce monsieur avait la peau « dark to black », les cheveux noirs et frisés, et — paradoxe, tenez-vous bien — les yeux probablement bleus. Ouais, t’as bien lu. Peau très foncée + yeux clairs, dans la même personne. La génétique se fout complètement de nos catégories mentales.
Le deuxième, c’est La Braña 1, un squelette vieux d’environ 7 000 ans trouvé dans une grotte du León, en Espagne. Pas très loin des Pyrénées, donc. Ses analyses confirment la même chose : les deux allèles qu’on associe aujourd’hui à la peau claire — SLC24A5 et SLC45A2 — étaient absents. Ce qui signifie que sa pigmentation était foncée, sans ambiguïté.
Ces deux individus ne sont pas bigourdans, je vous l’accorde. Mais ils encadrent notre région : un au nord, un au sud. Et les populations WHG de la zone pyrénéenne partageaient le même profil génétique. Les études en paléogénomique le confirment : tous les chasseurs-cueilleurs d’Europe occidentale avant l’arrivée des agriculteurs avaient la peau foncée. La Bigorre ne faisait pas exception.
(Petite parenthèse : si vous trouvez ça difficile à visualiser, imaginez la scène. Des humains à la peau foncée qui chassent le bouquetin dans les Pyrénées enneigées. Une image qui décoiffe, hein ? ^^)
Quand la peau a-t-elle changé ?
La peau claire, elle est arrivée par vagues. Et c’est pas une seule mutation qui a tout changé d’un coup — c’est une histoire en deux temps.
Premier acte : les agriculteurs anatoliens, vers 8 000 ans avant notre ère. Ces populations venues du Proche-Orient débarquent en Europe avec le gène SLC24A5, qui contribue largement à la dépigmentation. Ils remplacent progressivement les WHG — mélange, assimilation, remplacement, les trois en même temps selon les régions. Et avec eux, la peau commence à s’éclaircir.
Deuxième acte : les pasteurs des steppes, vers 4 500 ans avant notre ère. Les fameux Yamnaya, un peuple de cavaliers venus de la steppe pontique (l’actuelle Ukraine). Ils apportent le deuxième allèle clé, SLC45A2. Et surtout, dans les latitudes nord, la sélection naturelle fait son travail : moins de soleil = moins de vitamine D synthétisée = avantage évolutif pour les peaux plus claires. La pression sélective accélère la diffusion des nouveaux variants.
Résultat des courses : la peau claire se généralise en Europe du Nord-Ouest aux alentours de 3 000 ans avant notre ère. C’est-à-dire hier, à l’échelle de l’histoire humaine. Les Vikings, les Celtes, les Gaulois — tous ces peuples qu’on imagine blonds aux yeux bleus — ils sont le produit d’une révolution génétique qui n’a que 5 000 ans.
Ce modèle-là, c’est le modèle « trois couches » des paléogénéticiens : WHG (chasseurs-cueilleurs) → EEF (agriculteurs anatoliens, pour Early European Farmers) → Yamnaya (pasteurs des steppes). Trois populations, trois vagues, et notre ADN à nous, Européens modernes, c’est le cocktail des trois. À des doses différentes selon les régions, évidemment.
Et dans l’Antiquité, qui peuplait la Bigorre ?
Après ces millénaires de brassage génétique, à quoi ressemblait la population de la Bigorre à l’époque où l’Histoire commence à écrire ?
Le peuple pré-romain qui occupait la haute vallée de l’Adour, c’était les Bigerriones — ou Bigerri, ou Biguerres selon les sources. Un peuple aquitain qui a carrément donné son nom à la Bigorre (pas mal comme héritage, non ?). César les mentionne dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, parmi les peuples d’Aquitaine soumis par son lieutenant Publius Crassus en 56 avant J.-C. Leur capitale antique : le castrum Bigorra, sur le site actuel de Saint-Lézer, perché sur une colline qui domine la plaine de l’Adour.
Ce qui est fascinant avec les Bigerriones, c’est leur langue. Ils parlaient l’aquitain, une langue pré-indo-européenne apparentée au basque — qui est, je le rappelle, la seule langue pré-indo-européenne d’Europe occidentale encore vivante aujourd’hui. Quand un Basque dit haran pour « vallée », il parle la même langue, en substance, que les Bigerriones d’il y a 2 000 ans. C’est assez vertigineux quand on y pense.
La romanisation a fait son œuvre, comme partout. Sous Dioclétien, vers 298 après J.-C., la Bigorre est intégrée à la Novempopulanie — la province des « neuf peuples » d’Aquitaine méridionale. La capitale antique est déplacée du castrum Bigorra vers Civitas Turba, qui deviendra Tarbes. Les Bigerriones ne disparaissent pas, hein : ils se romanisent, adoptent le latin, mais leur identité locale persiste.
Et la preuve ultime de cette persistance ? C’est le nom lui-même. « Bigorre » traverse sans rupture deux millénaires. De la désignation d’une tribu aquitaine — Bigerri — à un pays, un comté médiéval, jusqu’à l’identité bigourdane d’aujourd’hui. Le nom qu’on utilise pour dire « je suis de là », c’est le même que celui que César a entendu il y a 2 082 ans. Une survivance linguistique exceptionnelle. Combien de noms de régions françaises peuvent en dire autant ?
(Je m’arrête là avant de pondre une thèse. Mais avouez que ça claque, comme continuité historique ^^).
Alors, fier de tes racines bigourdanes ?
Tu vois, être Bigourdan aujourd’hui, c’est porter une histoire qui a commencé avec des chasseurs-cueilleurs à la peau foncée traquant l’isard dans des vallées glaciaires. Qui s’est enrichie d’agriculteurs venus d’Anatolie, de cavaliers des steppes ukrainiennes. Qui a vu passer César, les légions, un empire qui s’effondre, des comtés qui s’élèvent. Et à chaque couche de cette histoire, le nom a tenu. Le nom a traversé.
Alors oui, tes ancêtres ne ressemblaient probablement pas à ce que t’imaginais. Mais ce que tu portes aujourd’hui — un attachement viscéral aux montagnes, un accent qui chante, une fierté qui ne s’explique pas — c’est l’écho vivant de cette chaîne humaine ininterrompue. Ta peau est plus claire que celle des premiers occupants de la Bigorre, soit. Mais ton ADN, lui, il raconte exactement la même fidélité à ce territoire.
Ceci étant dit, j’espère que vous aurez apprécié ce petit voyage dans le temps. C’est le genre d’article que j’adore écrire parce que ça remet les pendules à l’heure, et surtout ça rappelle que l’identité, c’est jamais figé.
Et vous ? Vous le saviez que les tout premiers Européens avaient la peau foncée, ou je vous ai cassé votre vision de l’Histoire en mille morceaux ? Dites-moi en commentaire. Et si vous avez des anecdotes de famille sur la Bigorre — un arrière-grand-père qui racontait des trucs, une légende de village — je veux tout savoir. Les commentaires, c’est souvent là que le vrai patrimoine se cache.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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