Je sais pas pour toi, mais moi, quand je pense à la Suisse, je vois le Cervin, les chalets, les cloches de vache — et ma belle-sœur de Lausanne qui me rappelle à chaque visite que le chocolat suisse, c’est mille fois meilleur que celui qu’on trouve à Montréal (et elle a raison, je l’avoue). La question, c’est : tu es fier de tes racines suisses — les Alpes, le lac Léman, l’histoire helvétique, tout ça. Tu sais pourquoi tu l’es. Mais sais-tu à quoi ressemblaient vraiment les tout premiers Suisses ?
Parce que si tu imagines un Helvète blond avec des tresses, désolé : la science vient te surprendre. Et pas qu’un peu.
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Les tout premiers Suisses avaient la peau foncée
On parle pas des Celtes de l’âge du Fer, hein. On parle des tout premiers — les chasseurs-cueilleurs qui ont foulé le territoire suisse au Mésolithique, entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère. Ceux qui chassaient le cerf dans les forêts qui deviendraient un jour le Plateau suisse, qui pêchaient dans les lacs qui deviendraient un jour le Léman.
Et ces gars-là — ces ancêtres directs des Suisses d’aujourd’hui — ils avaient la peau très foncée.
Je te le dis comme les généticiens le disent : les analyses d’ADN ancien montrent que les chasseurs-cueilleurs qui peuplaient l’Europe de l’Ouest au Mésolithique portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation. Traduction : ils n’avaient pas encore acquis les variants génétiques qui produisent la peau claire chez les Européens modernes. Leur pigmentation cutanée, selon la reconstruction probabiliste des généticiens, était foncée — probablement foncée à très foncée.
Et non, c’est pas une anomalie. C’est même tout le contraire.
Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?
La peau foncée, c’est l’état de départ de l’humanité moderne. Point. Homo sapiens émerge avec une pigmentation foncée — c’est la condition ancestrale, conservée depuis les origines tropicales de l’espèce, où la mélanine protège contre les rayonnements ultraviolets. La peau claire, elle, est une adaptation ultérieure, apparue progressivement en Europe sous l’effet de la sélection naturelle (latitude plus élevée, besoin accru de synthétiser la vitamine D) et de migrations successives.
Bref, si tu t’attendais à ce que les premiers Suisses ressemblent à Roger Federer, tu vas être déçu (même si Roger, j’en conviens, reste un modèle pour l’humanité toute entière).
Pour te donner une idée concrète, les généticiens ont deux cas documentés qui encadrent géographiquement le territoire suisse. D’un côté, Cheddar Man — un squelette découvert en Angleterre, daté d’environ 10 000 ans avant notre ère. Son génome complet a été séquencé en 2018 (Brace et al. 2019) et la prédiction forensique le classe dans l’une des deux catégories de pigmentation les plus foncées sur cinq — les catégories claires sont exclues. Ses cheveux étaient noirs et frisés. Et t’as aussi La Braña 1, un squelette mésolithique découvert à León, en Espagne, daté d’environ 7 000 ans avant notre ère. Même profil : allèles ancestraux de SLC45A2 et SLC24A5 — les deux gènes majeurs de la peau claire — totalement absents. Le chercheur Carles Lalueza-Fox lui-même le dit : « Cet individu possédait les versions africaines des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels, ce qui indique qu’il avait la peau sombre. »
La Suisse est géographiquement entre ces deux références. Le même profil génétique WHG (Western Hunter-Gatherers) couvre le territoire suisse par continuité. Et si tu te demandes pour les yeux — certains individus WHG d’Europe du Nord-Ouest portaient le variant génétique des yeux bleus, ce qui pourrait concerner une partie des populations mésolithiques du territoire suisse, mais ça reste une hypothèse. Ce qui est robuste, lui, c’est la peau foncée.
Quand la peau a-t-elle changé ?
La peau claire est arrivée en Europe par deux grandes vagues migratoires — et ça s’est fait progressivement, pas d’un coup de baguette magique un mardi matin.
Première vague, vers 8 000 ans avant notre ère : des agriculteurs venus d’Anatolie (la Turquie actuelle) commencent à migrer vers l’Europe, apportant avec eux l’agriculture — et l’allèle dérivé de SLC24A5. Cet allèle était quasi fixé dans leur population, mais totalement absent chez les chasseurs-cueilleurs WHG du territoire suisse. La propagation des céréales, c’est aussi la propagation d’allèles de dépigmentation.
Deuxième vague, vers 4 500 ans avant notre ère : les pasteurs des steppes eurasiennes — la fameuse culture Yamnaya — déferlent sur l’Europe centrale. Ces gars-là apportent les langues indo-européennes, le cheval, la roue — et des variants supplémentaires de dépigmentation, notamment du gène SLC45A2. La culture Cordée, en Allemagne, dérive à environ 75 % de son ascendance de ces populations. Et la peau claire ne se généralise vraiment en Europe du Nord-Ouest que vers 3 000 ans avant notre ère.
Ce que les généticiens appellent le modèle des trois couches d’ascendance (Lazaridis et al. 2014, Haak et al. 2015) :
1. WHG — les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest : les « premiers Suisses » de cet article, peau foncée, cheveux foncés. Jusqu’à 50 % de l’ascendance des Européens du Nord.
2. EEF — les agriculteurs néolithiques anatoliens : porteurs de SLC24A5, apportent l’agriculture et des peaux plus claires.
3. WSH — les pasteurs des steppes Yamnaya : 40 à 54 % de l’ascendance des Européens du centre et du nord actuels, apportent SLC45A2 et les langues indo-européennes.
Ce que tu es aujourd’hui, génétiquement, c’est ce mille-feuille. Pas un bloc homogène. Une superposition de vagues humaines qui ont traversé le territoire suisse depuis 15 000 ans.
Et dans l’Antiquité, qui peuplait la Suisse ?
Bon, on sort du Mésolithique. Passons à l’âge du Fer — parce que c’est là que l’identité culturelle suisse commence à prendre forme. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la Suisse antique, c’était pas un bloc monolithique. C’était une mosaïque de tribus distinctes, chacune avec son territoire, sa langue, ses chefs (un peu comme les cantons aujourd’hui, tiens, le fédéralisme a des racines qui plongent loin).
À partir du IVe siècle avant notre ère, le plateau suisse est occupé par plusieurs tribus celtiques :
Les Helvètes, d’abord — le gros morceau. Installés sur le plateau central, ils sont le peuple le plus nombreux et le mieux documenté. Les Allobroges occupent la région genevoise — leur territoire englobe la rive gauche du Léman et du Rhône jusqu’à l’actuel canton de Genève. Les Rauraques tiennent la région de Bâle (les actuels cantons de Bâle-Ville et Bâle-Campagne, avec Basilea — Bâle — comme ville principale). Les Lépontiens occupent le Tessin — peuple celtique de la culture de Golasecca, possiblement d’origine ligure. Et les Rhètes, dans les Grisons — peuple alpin dont l’identité ethnique est encore débattue aujourd’hui (peut-être apparentés aux Étrusques, peut-être pas — les historiens se chamaillent encore).
Et le grand moment dramatique de cette période ? La migration des Helvètes en -58. Ils décident de migrer en masse vers l’Atlantique — vers le pays des Santons, l’actuelle Saintonge. Et pour s’obliger à avancer, pour qu’il n’y ait pas de retour possible, ils brûlent tout. Leurs douze oppida. Leurs quatre cents villages. Leurs surplus de grain. Politique de la terre brûlée appliquée à eux-mêmes. Un peuple qui a tout détruit par choix avant même d’être défait.
Sauf que Jules César les intercepte à Bibracte — la bataille décisive de la Guerre des Gaules — et les écrase. Les survivants sont repoussés au-delà du massif du Jura, et le plateau suisse entre progressivement dans l’orbite romaine. L’ensemble du territoire suisse actuel ne devient entièrement romain qu’après la soumission des Rhètes, en -15 avant notre ère, sous Auguste.
Et voilà. Ta Suisse antique était une mosaïque de tribus celtiques, certaines détruisant leurs propres villes pour migrer, d’autres résistant aux Romains jusqu’au bout — et tout ce petit monde finira par être absorbé dans l’Empire, avant de redevenir, des siècles plus tard, la Confédération qu’on connaît.
Alors, fier de tes racines ?
Franchement, tu devrais. Parce que être Suisse, c’est pas juste avoir un passeport rouge à croix blanche, c’est pas juste connaître par cœur la différence entre la fondue moitié-moitié et la fondue fribourgeoise (même si ça force le respect).
Être Suisse, c’est porter toute cette histoire stratifiée. Des chasseurs-cueilleurs à peau foncée qui traquaient le cerf dans les forêts du Plateau. Des Celtes qui élevaient des palafittes sur les lacs — ces cités lacustres aujourd’hui classées au patrimoine mondial de l’UNESCO. Des Helvètes qui incendiaient leurs propres villages pour ne jamais revenir en arrière. Des Romains qui bâtissaient Aventicum — l’actuelle Avenches. Et des cantons qui, mille ans plus tard, signaient le Pacte fédéral.
Alors ouais, les premiers Suisses ressemblaient probablement pas à ce que tu imaginais. Et c’est justement ça qui est beau. Tes racines plongent dans un mille-feuille génétique de 15 000 ans, chaque couche ayant laissé un peu d’elle-même dans ton ADN.
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Allez, dis-moi en commentaire : tu pensais que les premiers Suisses ressemblaient à quoi ? T’imaginais quoi, toi ? Moi, je l’avoue, avant de plonger dans les études de génétique, j’avais en tête le Helvète blond en cotte de mailles. La science m’a remis les idées en place — et j’espère que cet article t’aura fait réfléchir autant qu’il m’a fait réfléchir la première fois que j’ai lu ces études.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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