Les premiers Alsaciens ressemblaient à ça (la science va te surprendre)

Toi, l’Alsacien, tu es fier de ta cathédrale de Strasbourg, de tes winstubs, de ton vignoble, de ton dialecte — et tu as raison. Moi-même, j’ai arpenté la route des vins assez de fois pour savoir que votre coin a quelque chose qu’on ne trouve nulle part ailleurs (et je pèse mes mots). Mais est-ce que tu sais vraiment à quoi ressemblaient les tout premiers Alsaciens ? Ceux qui foulaient la plaine du Rhin bien avant les cigognes, la choucroute et le kougelhopf ?

Spoiler : pas du tout à ce que tu crois.

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Les tout premiers Alsaciens avaient la peau foncée

Je sais, ça surprend. On a tous en tête cette image du Celte gaulois blond aux yeux clairs, façon Astérix — mais cette image date de l’Âge du Fer, donc d’il y a environ 3 000 ans. Les premiers humains modernes qui ont peuplé l’Alsace, eux, sont arrivés bien avant. On parle du Mésolithique, entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère. Et ces chasseurs-cueilleurs — ce que les généticiens appellent les Western Hunter-Gatherers (WHG) — avaient la peau foncée. Très foncée.

Ce n’est ni une bizarrerie ni une exception : c’est l’état de départ de l’humanité tout entière. La peau foncée est la pigmentation ancestrale d’Homo sapiens. La peau claire, elle, est une adaptation bien plus tardive, apparue progressivement en Europe quand nos ancêtres ont eu besoin de synthétiser davantage de vitamine D sous des latitudes moins ensoleillées (un truc tout bête de survie, en somme). Les tout premiers Alsaciens, eux, n’avaient tout simplement pas encore développé cette adaptation.

Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?

Attention, je vais être précis parce que le sujet est sensible et qu’il mérite de la rigueur. On ne parle pas de « Noirs » au sens racial moderne du terme — cette catégorie n’a strictement aucun sens pour décrire des populations préhistoriques. On parle de pigmentation ancestrale : ces chasseurs-cueilleurs portaient les versions originelles des gènes SLC24A5 et SLC45A2, ceux-là mêmes qui, une fois mutés bien plus tard, produiront la peau claire chez les Européens d’aujourd’hui.

Pour te donner une idée concrète, le squelette le plus célèbre de ce groupe, c’est Cheddar Man, découvert en Angleterre et daté d’environ 10 000 ans avant notre ère. Son génome complet a été analysé en 2018 par l’University College London et le Natural History Museum. Résultat ? Les outils de prédiction génétique (le système HIrisPlex-S, pour les curieux) l’ont placé dans l’une des deux catégories de pigmentation les plus foncées sur cinq possibles. Les catégories claires sont exclues. Terme exact des chercheurs : « dark to black ».

Et ce n’est pas un cas isolé. À l’autre bout de l’Europe occidentale, en Espagne, le squelette de La Braña 1 (environ 7 000 ans avant notre ère) a livré les mêmes résultats : les allèles ancestraux de pigmentation, confirmant une peau sombre. Le chercheur Carles Lalueza-Fox, de l’Institut de biologie évolutive de Barcelone, l’a dit sans détour : « Cet individu possédait les versions africaines des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels. »

Bref, de l’Angleterre à l’Espagne en passant par le Luxembourg, le constat est le même : le chasseur-cueilleur d’Europe occidentale avait la peau foncée. Et l’Alsace était en plein dans cette zone (j’aurais bien aimé voir la tête du premier Alsacien, tiens, avec les Vosges en toile de fond).

Quand la peau a-t-elle changé ?

L’éclaircissement ne s’est pas fait en claquant des doigts. Il a fallu deux grandes vagues migratoires.

La première, c’est l’arrivée des agriculteurs anatoliens, à partir d’environ 8 000 ans avant notre ère. Venus de l’actuelle Turquie, ils apportent avec eux l’agriculture — les céréales, les animaux domestiques, toute la panoplie — mais aussi l’allèle dérivé du gène SLC24A5, absent chez les chasseurs-cueilleurs locaux. Leur peau est déjà plus claire. En s’installant, en se mêlant aux populations locales, ils diffusent ce variant génétique dans toute l’Europe.

La deuxième vague, c’est celle des pasteurs des steppes (la culture Yamnaya), qui déferle sur l’Europe à partir d’environ 4 500 ans avant notre ère. Venus des steppes eurasiennes — l’actuelle Ukraine et le sud de la Russie —, ils apportent avec eux les chevaux, la roue, les langues indo-européennes (dont le français est un lointain descendant) et des allèles supplémentaires de dépigmentation, notamment pour le gène SLC45A2.

Les généticiens appellent ça le modèle des trois couches d’ascendance : chasseurs-cueilleurs de l’Ouest (couche a) + agriculteurs anatoliens (couche b) + pasteurs des steppes (couche c). Et nous, Européens d’aujourd’hui, nous sommes le résultat de ce mille-feuille génétique. Environ 40 à 50 % de l’ascendance des Européens du Nord et du centre vient de ces pasteurs des steppes. Ce que nous sommes, c’est une superposition — pas une lignée pure (cette idée est un mythe, d’ailleurs, mais c’est un autre débat ^^).

La peau claire ne s’est vraiment généralisée en Europe du Nord-Ouest qu’aux alentours de 3 000 ans avant notre ère, soit à l’Âge du Fer. Moins de 5 000 ans. Autant dire que c’est tout récent, à l’échelle de l’histoire humaine.

Et dans l’Antiquité, qui peuplait l’Alsace ?

Bon, maintenant qu’on a parlé gènes, passons à l’histoire avec un grand H. Parce que l’Alsace, c’est un cas archéologique passionnant.

À l’époque pré-romaine, la situation est… disons, complexe. Le territoire alsacien est une zone-frontière, un peu comme aujourd’hui mais version celto-germanique. Plusieurs peuples s’y croisent :

  • Les Médiomatriques, un peuple celte belge dont la capitale est Divodurum (Metz), occupent une bonne partie de la plaine alsacienne au début, avant d’être progressivement refoulés vers la Moselle.
  • Les Triboques (Triboci en latin), dont la capitale est Brocomagus (Brumath), sont l’un des peuples les plus fascinants du coin. Les auteurs romains les classent comme Germains rhénans — Tacite les dit « évidemment germains » —, mais voilà le hic : tous les noms de notables triboques retrouvés dans les inscriptions sont soit latins, soit celtiques. Pas un seul n’est germanique. Leur origine exacte reste débattue, et c’est ce qui rend le truc savoureux.
  • Les Rauraques, à l’extrémité sud, dont le chef-lieu est Augusta Raurica (Augst, près de Bâle).
  • Les Némètes, plus au nord, autour de Noviomagus (Spire).

Vers 70 av. J.-C., un chef suève nommé Arioviste franchit le Rhin avec une coalition de peuples germaniques — dont les Triboques — et tente de s’installer en Gaule. Il est battu par Jules César en 58 av. J.-C. lors de la bataille de l’Ochsenfeld, quelque part au pied des Vosges (c’est pas tous les jours qu’on se fait botter le derrière par César himself).

Après cette victoire, César installe les Triboques comme gardiens de la frontière rhénane. Puis les Romains fondent Argentoratum — l’ancêtre de Strasbourg — qui devient un camp légionnaire majeur au début du Ier siècle apr. J.-C. Et c’est là que l’histoire alsacienne prend une dimension unique.

Le fait saisissant : l’Alsace est l’une des très rares régions de l’Empire où les légions romaines ont stationné en permanence pendant plus de quatre siècles. Argentoratum n’était pas un simple poste-frontière : c’était une forteresse militaire parmi les plus importantes de tout le Rhin, base arrière stratégique contre les incursions germaniques. La VIIIe légion Auguste y a tenu garnison pendant des générations. Plus de 400 ans de présence militaire ininterrompue — essaie de trouver l’équivalent ailleurs en France métropolitaine.

Voilà pourquoi le terreau alsacien est si particulier : celte par ses racines linguistiques, germain par sa position géographique, romain par quatre siècles de légions. Un carrefour. Une terre de frottement.

Alors, fier de tes racines ?

Tu vois, être Alsacien, ce n’est pas juste aimer la tarte flambée et savoir dire « S’gilt » en hochant la tête. C’est porter en soi une histoire stratifiée sur des dizaines de milliers d’années. Les chasseurs-cueilleurs à la peau foncée qui arpentaient la plaine du Rhin au Mésolithique, les Celtes, les légionnaires romains d’Argentoratum, les Germains — tout ça, c’est toi. C’est dans tes gènes, littéralement.

Et franchement, si ça, c’est pas une raison d’être fier…

Tu pensais que les premiers Alsaciens ressemblaient à quoi ? Dis-le en commentaire — je suis curieux de savoir comment tu les imaginais avant de lire cet article.

Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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