Si ton grand-père ne s’appelait pas comme ça, t’es peut-être pas si Bourguignon que ça
Je vais te parler de tes racines, et je te préviens, ça risque de te pincer un peu. Parce qu’il y a des prénoms qui ne mentent pas. Des prénoms qui sentent la pierre chaude de Vézelay, le moût des caves de la Côte, la sciure des scieries du Morvan et le café qu’on rallongeait à la chicorée. Des prénoms de Bourgogne.
Moi, quand je repense à ces générations, je revois des visages de la Côte-d’Or, de la Nièvre, de Saône-et-Loire et de l’Yonne. Des Marcel, des Jeanne, des Philibert qui ont traversé le siècle sans faire de bruit, avec cette discrétion qu’on prend quand on a des vignes et pas envie de les montrer. Alors j’ai fouillé les registres pour toi. 513 075 naissances entre 1900 et 1930. Et des prénoms que tu n’entendras presque nulle part ailleurs.
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Le top 15 des prénoms les plus donnés (1900-1930)
Voilà le classement brut, celui que tu retrouverais en ouvrant un registre d’état civil de l’époque. J’ai gardé le genre, le total, et la part que chaque prénom occupe sur l’ensemble des naissances bourguignonnes. Regarde bien, c’est un portrait de famille grandeur nature.
| # | Prénom | Total | M/F | % régional |
|---|---|---|---|---|
| 1 | MARIE | 36 145 | F | 7,0 % |
| 2 | JEAN | 23 820 | M | 4,6 % |
| 3 | JEANNE | 20 475 | F | 4,0 % |
| 4 | ANDRÉ | 15 050 | M | 2,9 % |
| 5 | MARCEL | 13 315 | M | 2,6 % |
| 6 | PIERRE | 12 565 | M | 2,4 % |
| 7 | LOUIS | 12 405 | M | 2,4 % |
| 8 | GEORGES | 11 135 | M | 2,2 % |
| 9 | RENÉ | 10 985 | M | 2,1 % |
| 10 | HENRI | 10 835 | M | 2,1 % |
| 11 | SUZANNE | 9 465 | F | 1,8 % |
| 12 | ROGER | 9 425 | M | 1,8 % |
| 13 | MARGUERITE | 8 930 | F | 1,7 % |
| 14 | MAURICE | 8 850 | M | 1,7 % |
| 15 | ROBERT | 8 575 | M | 1,7 % |
En tête, Marie. 36 145 petites filles, et même 475 garçons qui ont porté le prénom. Un règne sans partage, sept naissances sur cent. Juste derrière, Jean et Jeanne, le couple qui va ensemble depuis toujours. Puis André, Marcel, Pierre, Louis : la vieille garde des prénoms de baptême, celle qui remplissait les bancs de l’église le dimanche. (Ma grand-mère avait un frère qui s’appelait Marcel et un autre qui s’appelait Maurice. Elle les appelait « les deux M », comme si c’était une marque de fabrique familiale.)
Les prénoms-signatures de la Bourgogne
Un top 15, c’est bien. Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est ce qui rend la Bourgogne reconnaissable entre toutes. Pour ça, j’ai comparé la fréquence de chaque prénom ici à sa fréquence nationale. C’est le score de spécificité. Un prénom à 6x est tout simplement six fois plus courant en Bourgogne qu’ailleurs. Plus le chiffre grimpe, plus le prénom sent le terroir.
| # | Prénom | Occurrences | Spécificité |
|---|---|---|---|
| 1 | CLADIE | 435 | 30,2x |
| 2 | PHILIBERTE | 200 | 20,5x |
| 3 | PHILIBERT | 670 | 13,1x |
| 4 | LAZARE | 475 | 13,0x |
| 5 | JOANNY | 425 | 6,6x |
| 6 | ANTONINE | 200 | 3,6x |
| 7 | CLAUDIUS | 935 | 3,3x |
| 8 | CLAUDINE | 1 025 | 3,3x |
| 9 | BENOÎT | 535 | 3,1x |
| 10 | CLAUDIA | 520 | 2,3x |
| 11 | ANNETTE | 545 | 2,1x |
| 12 | CLAUDE | 4 170 | 2,0x |
| 13 | ARMANDE | 405 | 1,9x |
| 14 | RÉGINE | 370 | 1,8x |
| 15 | FRANCINE | 1 375 | 1,8x |
Et là, la Bourgogne se dévoile pour de bon. Cladie en tête, avec un score de 30,2x. Trente fois plus courante ici qu’ailleurs, ça n’a rien d’un hasard statistique. Puis la famille Philibert : Philiberte à 20,5x, Philibert à 13,1x. À Tournus, en Saône-et-Loire, l’abbaye porte le nom de saint Philibert depuis le IXe siècle, et il faut croire que le saint a fait du recrutement local pendant des siècles. Même chose pour Lazare, à 13x : la cathédrale d’Autun est placée sous son vocable, et le prénom a essaimé dans toute la région. Joanny, 6,6x, avec sa sonorité qui fleure bon le parler d’ici. Et toute la tribu des Claude : Claude à 2x, Claudine et Claudius à 3,3x, Claudia à 2,3x. La Bourgogne a beau être terre de vin, elle a aussi un faible pour les prénoms en Cl-.
Côte-d’Or, Nièvre, Saône-et-Loire, Yonne : quatre départements, quatre visages
La Bourgogne, ce n’est pas un bloc homogène. Il y a la Côte-d’Or (21), la Nièvre (58), la Saône-et-Loire (71) et l’Yonne (89), et chacun a ses habitudes, ses villages, ses clochers. Voilà comment les dix prénoms les plus donnés se répartissent entre les quatre.
| Prénom | 21 | 58 | 71 | 89 | Total |
|---|---|---|---|---|---|
| MARIE | 6 715 | 5 650 | 21 410 | 2 370 | 36 145 |
| JEAN | 4 950 | 3 650 | 12 295 | 2 925 | 23 820 |
| JEANNE | 3 585 | 3 600 | 11 665 | 1 625 | 20 475 |
| ANDRÉ | 3 575 | 2 880 | 5 250 | 3 345 | 15 050 |
| MARCEL | 2 910 | 2 450 | 5 260 | 2 695 | 13 315 |
| PIERRE | 2 960 | 2 290 | 4 980 | 2 335 | 12 565 |
| LOUIS | 2 565 | 2 875 | 5 910 | 1 055 | 12 405 |
| GEORGES | 2 965 | 1 915 | 4 215 | 2 040 | 11 135 |
| RENÉ | 2 510 | 2 100 | 4 140 | 2 235 | 10 985 |
| HENRI | 2 760 | 1 640 | 4 885 | 1 550 | 10 835 |
Le premier réflexe, c’est de dire que la Saône-et-Loire écrase tout. Et c’est vrai en volume : 21 410 Marie sur 36 145, presque six sur dix. Sauf que c’est aussi le département le plus peuplé des quatre, donc la comparaison brute flatte un peu. Ce qui est plus parlant, c’est le comportement de chaque prénom. Louis est deux fois et demie plus fréquent dans la Nièvre que dans l’Yonne (2 875 contre 1 055). André, lui, résiste partout et fait même jeu égal entre la Côte-d’Or et l’Yonne. Et Henri est le chouchou de la Côte-d’Or, avec 2 760 naissances, alors qu’il est le plus discret dans la Nièvre. (Il y a quelque chose de rassurant là-dedans : même les prénoms ont leur carte de géographie.)
Cladie, le prénom le plus bourguignon de tous
Et puis il y a elle. Cladie. 435 naissances sur toute la période, sur 513 075 au total. Un demi-pour-mille. Presque rien, à l’échelle d’une région. Et pourtant, c’est le prénom le plus bourguignon de tous, avec un score de spécificité de 30,2x. Ça veut dire qu’une petite Cladie avait trente fois plus de chances de naître en Bourgogne qu’ailleurs en France.
Je te préviens, je ne vais pas t’inventer une étymologie que je ne maîtrise pas. Ce que je peux te dire, c’est que Cladie est une variante locale de la famille Claude, celle qui donne aussi Claudine et Claudius dans le même palmarès. Un prénom de femme qu’on croisait dans les fermes du Morvan et les villages de l’Auxois, discret, jamais mis en avant. Le genre de prénom qu’on portait comme on porte un tablier de travail : sans y penser, et pourtant toute sa vie.
Voilà. C’est tout ce que j’avais à te raconter sur les prénoms de nos grands-parents bourguignons. Des Marie, des Jean, des Jeanne qui ont labouré la région, et des Cladie, des Philibert, des Lazare qui la rendent reconnaissable entre mille.
Alors maintenant, je te pose la question, et j’aimerais vraiment que tu répondes : et toi, tu en connais combien, de ces prénoms, dans ta famille ? Ton grand-père s’appelait Philibert ? Ta grand-mère était une Cladie ? Tu es de Dijon, de Nevers, de Mâcon ou d’Auxerre, et ton arbre généalogique déborde de Marcel et de Jeanne ? Raconte-moi en commentaire, ça me fait toujours chaud au cœur.
Données INSEE, fichier des prénoms, période 1900-1930, départements 21, 58, 71 et 89. Total naissances analysées : 513 075.
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Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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