Les premiers Espagnols ressemblaient à ça (la science va te surprendre)


Je vais te dire un truc : chaque fois que je traverse la meseta espagnole, cette immense plaine aride qui monte vers Madrid, bordée de sierras et plantée d’oliviers à perte de vue, je me dis qu’il y a quelque chose de très ancien sous cette terre brûlée. Un attachement presque animal à ce paysage de lumière crue, de terre rouge et de ciel sans nuage. Tu es fier de tes racines espagnoles, c’est évident (et tu as raison, on le serait tous à ta place). Mais est-ce que tu sais vraiment à quoi ressemblaient les tout premiers Espagnols ? Ceux qui arpentaient la péninsule bien avant les Ibères, avant les Romains, avant même que l’agriculture n’existe ? Spoiler : ce n’est pas du tout ce que tu crois.

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Les tout premiers Espagnols avaient la peau foncée

Accroche-toi : les tout premiers habitants de ce qui est aujourd’hui l’Espagne, les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique, entre environ 15 000 et 5 000 ans avant notre ère, avaient la peau foncée. Très foncée.

Et cette affirmation repose sur un squelette retrouvé chez nous, en Espagne, et qui compte parmi les plus importants de la génétique européenne : La Braña 1, découvert à Valdelugueros, près de León, et daté d’environ 7 000 ans avant notre ère. C’est littéralement l’un de nos tout premiers ancêtres espagnols, et les analyses génétiques racontent une histoire qui bouscule toutes nos images d’Épinal.

Ces premiers Espagnols appartenaient au groupe des chasseurs-cueilleurs de l’Ouest, que les généticiens appellent les Western Hunter-Gatherers, ou WHG. Leur profil génétique a été documenté sur plusieurs squelettes à travers l’Europe, et les conclusions sont sans ambiguïté : ils portaient les allèles ancestraux des gènes de pigmentation. Autrement dit, les variants qui produisent la peau claire chez les Européens modernes, ces fameux gènes SLC24A5 et SLC45A2, n’existaient tout simplement pas chez eux.

Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?

Ce qu’il faut bien comprendre, et c’est le cœur du sujet : la peau foncée est l’état de départ de l’humanité. La pigmentation ancestrale, tout simplement. La peau claire, elle, est une adaptation bien plus tardive, apparue progressivement sous l’effet de la sélection naturelle et de vagues migratoires successives.

Deux individus emblématiques confirment cette réalité aux deux extrémités de l’Europe occidentale. D’un côté, l’homme de Cheddar, découvert dans le Somerset en Angleterre et daté d’environ 10 000 ans avant notre ère : les analyses génomiques menées par le Natural History Museum de Londres indiquent que sa peau était, je cite les chercheurs, « foncée à noire », une prédiction probabiliste, certes, mais qui exclut formellement les catégories de peau claire. Ses cheveux étaient noirs et frisés.

De l’autre côté, La Braña 1, notre ancêtre espagnol de León. L’étude menée par Olalde et ses collègues en 2014 confirme qu’il portait les versions ancestrales, non dépigmentées, des gènes SLC45A2 et SLC24A5. Le chercheur Carles Lalueza-Fox, du CSIC, résume la chose ainsi : cet individu possédait les versions anciennes des gènes qui déterminent la pigmentation claire des Européens actuels, ce qui indique qu’il avait la peau sombre, même si on ne peut pas en connaître la teinte exacte.

Je précise un truc au passage, parce que c’est important et que les réseaux sociaux adorent tout déformer : cette peau foncée n’a rien à voir avec une ascendance africaine récente. Ce sont deux phénomènes complètement distincts. La pigmentation ancestrale des WHG, c’est ce que toute l’humanité possédait avant que des populations installées en Europe ne développent, bien plus tard, une peau plus claire.

Quand la peau a-t-elle changé ?

La réponse tient en deux grandes vagues migratoires, séparées par plusieurs milliers d’années. Un vrai mille-feuille génétique.

Première vague, vers 8 000 ans avant notre ère : des agriculteurs venus d’Anatolie, la Turquie actuelle, s’installent en Europe occidentale en apportant avec eux l’agriculture. Ils apportent aussi un bagage génétique différent : ces populations portent déjà un variant dérivé du gène SLC24A5, l’un des deux principaux gènes impliqués dans la dépigmentation cutanée. Ce gène, quasi absent chez les chasseurs-cueilleurs WHG, arrive avec eux. En se mélangeant progressivement aux populations locales, ils introduisent le premier « allèle de peau claire » en Europe de l’Ouest.

Deuxième vague, vers 4 500 ans avant notre ère : une migration massive venue des steppes eurasiennes, la culture Yamnaya, déferle sur l’Europe. Ces pasteurs des steppes apportent un deuxième allèle de dépigmentation, via le gène SLC45A2, qui monte en fréquence sous l’effet de la sélection naturelle dans les millénaires qui suivent.

Résultat : la peau claire ne se généralise en Europe que vers 3 000 ans avant notre ère. Avant ça, pendant l’essentiel de la préhistoire européenne, la pigmentation foncée était la norme.

C’est le modèle dit des « trois couches d’ascendance », établi par Lazaridis et ses collègues en 2014 et aujourd’hui accepté par les généticiens : les Européens modernes sont le produit d’un triple métissage entre les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest à peau foncée, les agriculteurs anatoliens et les pasteurs des steppes. Nous sommes un mille-feuille. Et c’est plutôt beau, si tu veux mon avis.

Et dans l’Antiquité, qui peuplait l’Espagne ?

Parce que bon, entre les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et nos grands-parents, il s’en est passé des choses. Alors, qui vivait en Espagne quand on commence à avoir des noms et des traces écrites ?

À l’époque où les textes grecs puis latins commencent à parler de la péninsule, la côte méditerranéenne était le territoire des Ibères, un peuple bien distinct des Celtes, aux origines encore discutées. Plus à l’intérieur, des Celtes avaient franchi les Pyrénées en deux vagues, vers 900 puis 600 avant notre ère, et s’étaient mélangés aux populations locales pour former les Celtibères.

Sur les côtes, le grand commerce antique battait son plein : les Phéniciens puis les Carthaginois avaient fondé des comptoirs comme Cadix et Carthagène, et les Grecs phocéens avaient colonisé le nord, à Empúries. Une péninsule ouverte sur toute la Méditerranée.

La romanisation, elle, est passée par la conquête. Rome s’installe en Espagne à partir de 218 avant notre ère, au début de la deuxième guerre punique, et il lui faudra près de deux siècles pour achever la conquête : les dernières rébellions du nord sont matées en 19 avant notre ère, sous l’empereur Auguste. Deux siècles de guerre, c’est ce qu’il a fallu pour faire de l’Hispanie une province romaine.

Et j’ai gardé le meilleur pour la fin, parce que ce détail-là mérite vraiment qu’on s’y arrête : au sud-ouest, dans la vallée du Guadalquivir, s’était épanouie la civilisation de Tartessos, à partir d’environ 1100 avant notre ère. Une civilisation riche, avancée, célèbre pour sa métallurgie et son commerce, puis disparue mystérieusement. Certains historiens l’identifient à l’Atlantide de Platon, tout simplement. Le plus fou ? Son site exact n’a jamais été formellement localisé, malgré des fouilles intensives dans le delta du Guadalquivir. Avoue qu’une civilisation peut-être mythique, peut-être l’Atlantide, enterrée quelque part sous les oliviers, c’est autre chose que le cliché de la plage à touristes.

Alors, fier de tes racines ?

Tu vois où je veux en venir. Être Espagnol, ce n’est pas juste connaître la recette d’une bonne tortilla et savoir reconnaître un jambon ibérique d’un jambon serrano (encore que, ça compte). C’est porter une histoire qui traverse les millénaires, de ces chasseurs-cueilleurs à la peau foncée qui arpentaient la meseta il y a 15 000 ans, aux Ibères, aux Celtibères et à la mystérieuse Tartessos, en passant par les agriculteurs anatoliens et les pasteurs des steppes qui ont façonné ton patrimoine génétique.

Les racines, c’est un mille-feuille. Plus tu creuses, plus tu découvres des couches que tu n’imaginais même pas. Et avoue que c’est quand même plus intéressant que le cliché du Gaulois blond à moustache, non ?

Si cet article t’a surpris, ou si tu veux juste arborer fièrement tes origines, jette un œil à la collection Ici & Là Espagne. Et surtout, dis-moi en commentaire : tu les imaginais comment, toi, les tout premiers Espagnols ?

Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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