Chaque fois que je traverse le Roussillon — et je parle de cette plaine entre le Canigou et la mer, là où la vigne pousse dans du sable presque — je me dis qu’on habite un coin qui a de la gueule. Je sais pas pour vous, mais moi, la Catalogne française, ça me parle. Les Albères, la côte Vermeille, Collioure, Céret, le Tech qui descend… Tu es fier de tes racines catalanes. Normal. Mais est-ce que tu sais vraiment à quoi ressemblaient les tout premiers Catalans ? Parce que la science a une réponse, et spoiler : c’est pas du tout ce que tu crois.
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Les tout premiers Catalans avaient la peau foncée
On va commencer par le fait central, celui qui retourne tout ce qu’on croyait savoir. Les chasseurs-cueilleurs qui peuplaient l’Europe occidentale au Mésolithique — c’est-à-dire grosso modo entre 15 000 et 5 000 ans avant notre ère — ces gens-là avaient la peau foncée. Très foncée. Et ceux qui vivaient dans ce qui deviendrait un jour le Roussillon, nos tout premiers Catalans si on veut les appeler comme ça, ne faisaient pas exception.
Je précise tout de suite, parce qu’on est en 2026 et qu’on sait comment les choses peuvent être récupérées : on ne parle pas d’ascendance africaine récente, ni de catégories raciales modernes, ni rien de tout ça. On parle de l’état ancestral de l’humanité. La peau foncée, c’était le réglage d’usine d’Homo sapiens, conservé depuis les origines tropicales de notre espèce. La peau claire, elle, est apparue bien plus tard — une adaptation locale, un upgrade génétique qu’on n’avait tout simplement pas encore au Mésolithique.
Le cas le plus proche géographiquement du Roussillon ? C’est la Braña 1, un squelette découvert près de León en Espagne, daté d’environ 7 000 ans avant notre ère. (Oui, je sais, León c’est plutôt la Castille. Mais à l’échelle des chasseurs-cueilleurs qui traversaient les Pyrénées à pied, c’est le voisinage.) Et ce squelette porte ce que les généticiens appellent les « versions ancestrales » des gènes de pigmentation — c’est-à-dire les allèles d’origine, ceux qui ne produisent PAS la peau claire. Le chercheur Carles Lalueza-Fox, qui a dirigé l’étude de la Braña, le dit sans détour : cet individu possédait les versions que les Européens modernes ont perdues. La peau était sombre, même si on ne peut pas connaître la teinte exacte.
Et cette peau foncée, c’est quoi exactement ?
Alors posons les choses calmement, parce que ça mérite deux minutes d’explication — et vous allez voir, c’est pas compliqué.
La pigmentation de la peau humaine dépend principalement de deux gènes : SLC24A5 et SLC45A2. Chez les Européens modernes, ces deux gènes portent des variants « dérivés » qui produisent une peau plus claire. Mais ces variants, figurez-vous, étaient tout simplement absents chez les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest européen. Ils portaient les versions ancestrales, celles que toute l’humanité partageait avant que la sélection naturelle — et plus tard les migrations — ne viennent modifier la donne.
L’homme de Cheddar, en Angleterre, c’est l’exemple le plus médiatique. Découvert dans une grotte du Somerset, daté d’environ 10 000 ans, son génome complet a été séquencé en 2018 par l’équipe du Natural History Museum de Londres. Résultat ? Peau « foncée à noire » — c’est le terme exact des chercheurs — et cheveux foncés. La reconstruction du visage, faite par les frères Kennis pour le NHM et Channel 4, montre un homme à la pigmentation très sombre. Et ce n’est pas une exception. La Braña 1, en Espagne, confirme le même schéma : deux extrémités géographiques de l’Europe occidentale, même profil de pigmentation.
Ce qu’il faut comprendre — et c’est pour ça que j’insiste — c’est que la peau foncée n’était PAS une bizarrerie. C’était la norme. La dépigmentation est une invention ultérieure, qui s’est répandue progressivement sous l’effet combiné de la sélection naturelle (besoin accru de vitamine D sous des latitudes moins ensoleillées) et de vagues migratoires successives. (Et voilà, j’ai placé le mot « vitamine D » — je sais que vous l’attendiez, c’est le classique des documentaires Arte.)
Quand la peau a-t-elle changé ?
La réponse, c’est : pas d’un coup. En deux grandes vagues, sur plusieurs millénaires. Et c’est là que ça devient intéressant.
Première vague : les agriculteurs anatoliens. Vers 8 000 ans avant notre ère, des populations venues d’Anatolie — la Turquie actuelle — migrent vers l’ouest et apportent l’agriculture. Eux portent déjà, à très haute fréquence, le variant dérivé du gène SLC24A5, celui qui éclaircit la peau. Ce variant, absent chez les chasseurs-cueilleurs locaux, est quasi universel chez ces premiers fermiers. C’est le début du changement.
Deuxième vague : les pasteurs des steppes. Vers 4 500 ans avant notre ère, une migration massive déferle depuis les steppes eurasiennes — la fameuse culture Yamnaya. Ces populations apportent un deuxième variant, celui du gène SLC45A2, qui va considérablement augmenter en fréquence dans les siècles suivants. Elles apportent aussi les langues indo-européennes, le cheval domestiqué, la roue. Bref, elles transforment complètement le paysage génétique et culturel de l’Europe.
Les généticiens appellent ça le « modèle des trois couches d’ascendance ». Couche (a) : les chasseurs-cueilleurs de l’Ouest, nos fameux WHG — peau foncée, les tout premiers. Couche (b) : les premiers fermiers européens venus d’Anatolie — peau un peu plus claire. Couche (c) : les pasteurs des steppes — pigmentation variable, et les derniers boosters génétiques de la peau claire. Aujourd’hui, chaque Européen est un mélange de ces trois couches, dans des proportions qui varient selon qu’on est à Barcelone, à Perpignan ou à Stockholm. (Les Européens du Sud ont plus d’ascendance fermier anatolien, les Nordiques plus d’ascendance steppique. Un vrai mille-feuille, je vous dis.)
Et dans l’Antiquité, qui peuplait le Roussillon ?
Bon, on a parlé du Mésolithique. On a parlé des vagues de migration préhistoriques. Mais à l’époque où les choses commencent à être écrites — par d’autres, hein, pas par les Catalans eux-mêmes — qui est là, dans la plaine du Roussillon ?
Ce sont les Sardones. On les appelle aussi Sardons ou Sordons, et c’était un peuple pré-indo-européen probable, apparenté à la mouvance ibéro-ligure qui occupait tout le nord-est de la péninsule Ibérique et le littoral méditerranéen de la Gaule. Les historiens débattent encore de leur classification exacte — pré-indo-européen, ibère, ligure, un peu des trois — mais ce qui est certain, c’est qu’ils contrôlaient la plaine du Roussillon, du piémont pyrénéen jusqu’à la mer, avec pour capitale l’oppidum de Ruscino.
Ruscino, c’est aujourd’hui Château-Roussillon, un quartier de Perpignan. Le site archéologique est là, tranquille, et il se trouve à quelques kilomètres à peine de la station balnéaire de Canet-en-Roussillon. (Allez, avouez : vous êtes déjà passés devant en allant à la plage sans savoir que sous les vignes et les champs, une capitale antique dormait.)
Et ces Sardones n’étaient pas isolés. Les Grecs étaient là. Pas en colons permanents, mais en commerçants : ceux de Marseille — Massalia à l’époque — et ceux d’Empúries — Emporion, un comptoir grec situé juste de l’autre côté de la frontière actuelle, en Catalogne espagnole. Ils venaient à Ruscino échanger du vin, de l’huile d’olive, contre les matières premières locales. La Méditerranée était déjà un lac marchand.
Puis les Romains arrivent. La Via Domitia est tracée à partir de 118 avant notre ère, reliant l’Italie à l’Espagne en passant par le Roussillon. Le territoire des Sardones est intégré à la province de Gaule Narbonnaise, et Ruscino reçoit le statut de cité de droit latin. Mais attention — et c’est le genre de nuance qui fait la différence entre un article Wikipédia et un article qui se respecte — le territoire passe sous contrôle administratif romain dès 118, certes. Mais la ville romaine elle-même, avec son forum, ses thermes, ses domus, ne prend véritablement forme qu’au milieu du Ier siècle avant notre ère. Un petit siècle de transition entre le contrôle politique et l’urbanisation réelle. Les fouilles archéologiques sont formelles là-dessus.
Alors, fier de tes racines ?
La réponse, je la donne tout de suite : oui. Et justement.
Parce qu’être Catalan du Roussillon, ce n’est pas descendre d’un seul peuple figé dans le temps. C’est porter toute cette histoire stratifiée : des chasseurs-cueilleurs du Mésolithique qui arpentaient les contreforts du Canigou avec leur pigmentation ancestrale, aux Sardones ibéro-ligures qui tenaient Ruscino, en passant par les marchands grecs qui y débarquaient leur vin, les ingénieurs romains qui y traçaient la Via Domitia, et tout ce qui a suivi. Les Wisigoths, les Francs, les Catalans du sud, la Couronne d’Aragon, le traité des Pyrénées… Chaque couche a déposé quelque chose.
La science ne nous enlève rien. Elle nous donne l’épaisseur du temps. Tes racines sont plus profondes que tu ne le croyais — et elles sont plus métissées. Et c’est très bien comme ça.
Allez, dis-moi : tu pensais que les premiers Catalans ressemblaient à quoi ? Vas-y en commentaire, ça m’intéresse vraiment.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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