J’ai toujours eu un faible pour les îles qui cachent bien leur jeu. La Guadeloupe, au-delà des plages de carte postale et du rhum (même si on va pas se mentir, le rhum agricole c’est un argument massue), c’est un concentré d’histoires hallucinantes, de records géologiques et de résilience humaine qui mérite qu’on s’y attarde. J’ai plongé dans les archives, les articles Wikipedia et les travaux d’historiens pour en ressortir 12 faits qui m’ont fait dire « ah ouais quand même » plus d’une fois. Sociologue de formation, je suis pas facile à surprendre, et pourtant.
Découvre aussi la collection Ici & La Guadeloupe juste ici.
1. La Désirade a 150 millions d’années. C’est l’île la plus vieille de toutes les Antilles.
Oublie les plages de sable fin deux minutes : la Désirade, petite île de 11 km de long située à 10 km à l’est de Grande-Terre, est un caillou venu du fond des âges. Ses roches basaltiques et andésitiques datent du Jurassique supérieur, soit environ 150 millions d’années. Pour te donner une idée, ces rochers étaient déjà là 100 millions d’années avant que les dinosaures disparaissent. Aucune autre île des Petites Antilles ne possède un sous-sol aussi ancien. L’île est classée réserve naturelle nationale depuis 2011 pour son patrimoine géologique exceptionnel, notamment à la pointe Mancenillier. Christophe Colomb, qui l’aperçut le 2 novembre 1493 pendant son deuxième voyage, l’aurait baptisée ainsi par soulagement : « Oh île tant désirée… » J’ignore si c’est vrai, mais l’anecdote est belle.
2. La Soufrière, point culminant des Petites Antilles, reçoit 12 mètres de pluie par an
À 1 467 mètres d’altitude, la Soufrière domine toutes les Petites Antilles. Surnommée « vyé madanm la » (la vieille dame) en créole, c’est un volcan actif de type péléen, explosif, formé il y a 100 000 à 200 000 ans. Au sommet, les précipitations atteignent 12 000 mm par an. Moi qui me plains de la pluie à Montréal, j’imagine même pas. La température oscille entre 15 et 22 °C, un contraste saisissant quand Grande-Terre, à quelques kilomètres, subit des sécheresses sévères. En 1976, une éruption phréatique a conduit à l’évacuation de 73 600 personnes pendant trois mois et demi, préfecture de Basse-Terre comprise. Aucun mort, mais une polémique mémorable entre les volcanologues Claude Allègre et Haroun Tazieff sur la nécessité de l’évacuation. Les scientifiques aussi ont leurs egos.
3. Le nom « Guadeloupe » vient de l’arabe, en passant par l’Espagne
Le 4 novembre 1493, Christophe Colomb baptise l’île Guadalupe en référence au Monastère royal de Santa María de Guadalupe, en Estrémadure. Mais le nom Guadalupe remonte plus loin : il dérive de l’arabe wadi-al-lub, « rivière aux cailloux noirs ». Passer de wadi-al-lub à Guadeloupe en trois langues et un océan, faut le faire. Avant les Européens, les Kalinago appelaient Basse-Terre Karukera (« île aux belles eaux ») et Grande-Terre Cibuqueira (« île aux gommiers »). Le bras de mer qui les sépare, la Rivière Salée, se nommait Abouketoutou (« détroit »). La Guadeloupe figure déjà sur le planisphère de Cantino en 1502, avec ses cinq îles clairement identifiées. L’Europe savait où elle mettait les pieds.
4. La Suède a encaissé une rente pour la Guadeloupe jusqu’en 1983… sans jamais y avoir mis les pieds
Celle-là, elle est presque comique. En 1813, les Britanniques cèdent la Guadeloupe à Jean-Baptiste Bernadotte, ancien maréchal de Napoléon devenu prince héritier de Suède, pour le remercier d’avoir rejoint la coalition contre son ancien mentor. Problème : en 1814, le traité de Paris rend l’île à la France. Bernadotte, devenu le roi Charles XIV Jean, négocie un dédommagement de 24 millions de francs-or qu’il utilise pour rembourser les dettes de l’État suédois. En échange, le Parlement suédois lui octroie une rente perpétuelle de 200 000 riksdaler par an : le Guadeloupefonden, le Fonds de la Guadeloupe. Cette rente a été versée à la maison Bernadotte pendant 168 ans. Le dernier versement a eu lieu en 1983. Je sais pas vous, mais l’idée qu’une famille royale scandinave ait touché une rente jusqu’à l’ère du walkman pour une île caribéenne où personne n’a jamais mis les pieds, ça me fait sourire.
5. « Vivre libre ou mourir » : Louis Delgrès et 300 compagnons se font exploser plutôt que de se rendre
Le 28 mai 1802, le chef de bataillon métis Louis Delgrès, né libre de couleur en Martinique, se suicide avec 300 de ses compagnons à l’explosif dans leur refuge de l’Habitation Danglemont au Matouba, au pied de la Soufrière. Napoléon Bonaparte venait d’envoyer le général Richepance pour rétablir l’esclavage en Guadeloupe, et Delgrès avait fait afficher le 10 mai 1802 une proclamation intitulée « À l’Univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir », affirmant que « la résistance à l’oppression est un droit naturel ». Son nom est aujourd’hui inscrit au Panthéon de Paris. Le fort de Basse-Terre porte son nom, et 32 des 34 communes de Guadeloupe possèdent un buste en bronze de Delgrès. C’est un des rares moments de l’histoire où le symbole est à la hauteur du sacrifice.
6. L’ouragan de 1928 a fait 1 200 morts et a donné naissance à l’architecture moderne de l’île
Le 12 septembre 1928, l’ouragan Okeechobee, un monstre de catégorie 4 avec des vents de 230 km/h, s’abat sur la Guadeloupe. Bilan : 1 200 morts directs, environ 2 000 indirects. La quasi-totalité de Pointe-à-Pitre est détruite, notamment par un raz-de-marée. Neuf dixièmes des maisons sont endommagées. Et c’est de ce chaos qu’émerge une renaissance architecturale : l’architecte parisien Ali Tur érige plus de 120 édifices publics en béton armé en seulement sept ans. Palais de justice de Pointe-à-Pitre et de Basse-Terre, préfecture, des dizaines de mairies et d’écoles. Il crée un style moderniste tropical qu’on peut encore admirer aujourd’hui. Les cultures de café et de cacao, rasées, sont remplacées par la banane, plus résistante. Parfois, la destruction force la réinvention.
7. 42 000 Indiens, 513 Chinois, 590 Japonais, 149 Vietnamiens : l’incroyable mosaïque post-esclavage
Après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848 (87 087 personnes affranchies), les planteurs organisent une immigration massive de travailleurs sous contrat. Le 24 décembre 1854, les 300 premiers travailleurs indiens débarquent à bord de l’Aurelie. Selon les estimations des historiens, environ 42 000 Indiens arriveront jusqu’en 1886, majoritairement de la côte de Coromandel, Pondichéry et Calcutta. En 1859, 513 Chinois embarquent depuis Canton. En décembre 1894, 590 Japonais débarquent à Pointe-à-Pitre. Entre 1866 et 1872, on recense aussi 149 Annamites (Vietnamiens). S’y ajoutent plus de 6 000 Kongos d’Afrique centrale déportés entre 1858 et 1861. Cette mosaïque humaine, qui mêle des origines qu’on imagine rarement ensemble, explique la diversité culinaire et culturelle de la Guadeloupe contemporaine. Le colombo, par exemple, vous le devez à cette histoire-là.
8. En 1940-1943, 1% de la population guadeloupéenne a fui clandestinement pour combattre Vichy
Entre 1940 et 1943, la Guadeloupe est administrée par le régime de Vichy via le gouverneur Constant Sorin. Mais les chiffres disponibles suggèrent que plus de 2 000 Guadeloupéens, soit environ 1% des 230 000 habitants de l’époque, bravent l’interdiction et traversent clandestinement le canal de la Dominique pour rejoindre les Forces Françaises Libres. L’ampleur est telle qu’un directeur d’usine écrit au gouverneur : « À cause de nombreux départs journaliers de dissidents, la récolte ne pourra être enlevée. » Fait notable : Félix Éboué, nommé gouverneur de la Guadeloupe en 1936 par le Front Populaire, fut le premier Noir à occuper ce poste dans une colonie française. Dès 1940, il rallie la France Libre depuis le Tchad.
9. Le gwoka, musique née dans l’interdit du Code Noir, est patrimoine mondial de l’UNESCO
Le gwoka (ou gwo ka) est un genre musical né pendant l’esclavage, malgré les interdictions du Code Noir. Les esclaves confectionnaient leurs tambours à partir de tonneaux de viande salée et de peaux de cabri. Le mot viendrait de « gros-quart », la contenance des tonneaux. J’adore ce genre d’étymologie : la contrainte qui engendre la création. Longtemps méprisée comme « mizik a vié nèg » (musique de vieux nègres), cette tradition a survécu et s’est affirmée comme l’expression identitaire centrale de la Guadeloupe. Le 26 novembre 2014, l’UNESCO l’a inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Les swaré léwoz (soirées de gwoka), où le public forme une ronde, la lawonn, et chante en réponse au soliste, perpétuent cette tradition dans le Nord Basse-Terre. Le gwoka compte 10 rythmes de base, dont le mayol, un duel au bâton symbolisant la résistance. Une musique qui a commencé dans la clandestinité des plantations et qui finit sous les projecteurs de l’UNESCO : y a de la beauté là-dedans.
10. 90% des Guadeloupéens sont contaminés au chlordécone, un pesticide qui mettra jusqu’à 650 ans à disparaître des sols
Le chlordécone, insecticide organochloré utilisé dans les bananeraies antillaises de 1972 à 1993 et illicitement jusqu’en 2005-2007, a contaminé durablement l’environnement guadeloupéen. Sa demi-vie dans les sols est estimée entre 250 et 650 ans. Plus de 90% des adultes guadeloupéens présentent des traces de ce perturbateur endocrinien dans le sang. C’est un des plus gros scandales sanitaires français, et curieusement, il reste largement méconnu en dehors des Antilles. Classé cancérogène possible par le CIRC, interdit aux États-Unis dès 1976, définitivement banni dans le monde par la Convention de Stockholm en 2011. Mais en France, il avait reçu une autorisation de mise sur le marché provisoire le 18 septembre 1972, signée par Jacques Chirac, alors ministre de l’Agriculture. Une commission d’enquête parlementaire de 2019 a mis en cause la gestion de l’État.
11. Le SMIC au niveau métropolitain n’est arrivé en Guadeloupe qu’en 1996, le RMI en 2002
L’égalité des droits sociaux a été étonnamment tardive. Selon les données disponibles, les Guadeloupéens n’ont bénéficié du SMIC au même niveau que l’Hexagone qu’à partir de 1996, et du RMI (Revenu Minimum d’Insertion) qu’à partir de 2002. Ça veut dire qu’il a fallu attendre respectivement 14 et 12 ans après la création de ces dispositifs pour qu’ils s’appliquent pleinement. Ce décalage historique a alimenté de nombreux mouvements sociaux : en 1952, le « massacre de la Saint-Valentin » au Moule fait 4 morts parmi les grévistes de l’usine Gardel ; en mai 1967, des émeutes à Pointe-à-Pitre font entre 5 et 87 morts selon les sources ; en 2009, une grève générale d’un mois et demi paralyse l’île pour dénoncer le coût de la vie. L’histoire sociale de la Guadeloupe, c’est aussi l’histoire d’un rattrapage permanent.
12. Le Mémorial ACTe, plus ambitieux lieu de mémoire jamais dédié à l’esclavage, a coûté 83 millions d’euros
Inauguré le 10 mai 2015 à Pointe-à-Pitre, le Mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage) est considéré comme le plus ambitieux lieu de mémoire jamais consacré à l’esclavage dans le monde. Construit sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier, il s’étend sur 7 800 m². Son architecture est spectaculaire : une « boîte noire » recouverte d’une résille argentée qui évoque les racines du figuier maudit, conçue par des architectes guadeloupéens. Le coût de 83 millions d’euros a fait polémique, et c’est compréhensible dans une île qui traîne un chômage structurel. Mais le lieu a obtenu le Prix du Musée 2017 du Conseil de l’Europe. Une passerelle monumentale de 275 mètres relie le bâtiment au « Morne Mémoire », un jardin panoramique de 2,2 hectares. La mémoire a un prix, et 83 millions pour la reconnaissance d’un crime contre l’humanité, c’est peut-être pas si cher payé.
Alors, t’en connaissais combien sur les 12 ? Si t’as un fait saisissant sur la Guadeloupe que j’ai oublié (parce qu’il y en a forcément d’autres), balance-le en commentaire. J’ai une passion pour ce genre de savoirs qui rendent une région encore plus fascinante qu’elle ne l’est déjà.
Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

Laisser un commentaire