12 faits saisissants sur la Picardie

J’ai traversé la Picardie des dizaines de fois sans jamais vraiment m’y arrêter — comme pas mal de monde, en fait. On file vers le Nord, vers la Belgique ou l’Angleterre, et on oublie que cette région a été le théâtre de certains des moments les plus déterminants de notre histoire. Entre la première capitale des Francs, le plus grand traumatisme militaire britannique et l’invention du char d’assaut, elle mérite qu’on s’y attarde un peu plus que le temps d’une pause pipi sur l’autoroute.

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1 — Soissons a été la première capitale du royaume des Francs

Avant Paris, avant Reims, c’est Soissons que Clovis choisit comme capitale en 486, après avoir écrasé le général romain Syagrius. La ville devient le cœur politique du royaume franc naissant. C’est là que se joue l’épisode le plus célèbre des manuels d’histoire d’antan : un soldat refuse de céder un vase liturgique à Clovis lors du partage du butin. Un an plus tard, Clovis le reconnaît, lui fend le crâne d’un coup de francisque et lâche ce qui deviendra la phrase culte de générations d’écoliers : « Souviens-toi du vase de Soissons ! » Aujourd’hui, cette sous-préfecture de l’Aisne est si méconnue que même mon GPS a hésité la seule fois où j’ai voulu y faire un détour. (J’ai fini par abandonner et prendre l’autoroute. L’ironie.)

2 — La cathédrale d’Amiens peut contenir deux Notre-Dame de Paris

Avec 200 000 m³ de volume intérieur, Notre-Dame d’Amiens est tout simplement la plus vaste cathédrale gothique du pays. Construite en 68 ans seulement — un sprint pour l’époque, de 1220 à 1288 — elle culmine à 42,30 mètres sous voûte, un record absolu. Inscrite à l’UNESCO depuis 1981, elle est considérée comme l’archétype du gothique classique, et pour cause : sa façade occidentale est le plus grand ensemble sculpté gothique du XIIIe siècle, et son labyrinthe au sol fait 234 mètres de long. À l’époque, les pèlerins le parcouraient à genoux en guise de pénitence. (J’ai essayé de le faire visiter à ma femme une fois au pas de course entre deux trains — elle m’en veut encore.)

3 — C’est depuis la baie de Somme que Guillaume le Conquérant a lancé l’invasion de l’Angleterre

En 1066, Guillaume de Normandie patiente plusieurs semaines à Saint-Valery-sur-Somme, bloqué par des vents contraires, avant de pouvoir embarquer ses 700 navires pour traverser la Manche. C’est donc depuis cette petite ville côtière picarde qu’est partie la dernière invasion réussie de l’Angleterre. Les Anglais eux-mêmes associent rarement ce fait à la côte picarde — pour eux, c’est « Guillaume de Normandie », point final. Pourtant, Saint-Valery a conservé une rue Guillaume-le-Conquérant et une plaque commémorative qui rappellent l’événement. J’ai toujours trouvé fascinant qu’un détail météo — des vents contraires — ait ancré la flotte normande là plutôt qu’ailleurs, changeant le point de départ d’un des événements les plus lourds de conséquences du Moyen Âge. (L’histoire se joue parfois sur des caprices de brise.)

4 — Le 1er juillet 1916 reste la journée la plus meurtrière de l’histoire militaire britannique

Près de 60 000 hommes mis hors de combat, dont environ 20 000 tués, en une seule journée. C’est le bilan du premier jour de la bataille de la Somme pour l’armée britannique — un chiffre qui donne le vertige à chaque fois que je le relis. La bataille entière, du 1er juillet au 18 novembre 1916, fit plus d’un million de victimes toutes nationalités confondues : environ 420 000 Britanniques, 203 000 Français et au minimum 437 000 Allemands. Pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada et Terre-Neuve, la Somme est un traumatisme national comparable à ce que Verdun représente pour la mémoire collective. Tu visites les cimetières militaires de la région et tu comprends pourquoi chaque petit village de la Somme a son monument aux morts disproportionné par rapport à sa population actuelle. (J’en ai fait quelques-uns en vélo il y a une dizaine d’années — c’est le genre d’endroit où tu pédales en silence.)

5 — Le char d’assaut a été utilisé pour la première fois au monde en Picardie

Le 15 septembre 1916, à Flers-Courcelette dans la Somme, les premiers tanks de l’histoire militaire entrent en action. Sur 49 chars Mark I engagés, seuls 32 atteignent leurs positions de départ et 9 parviennent à pénétrer les lignes allemandes. Techniquement, c’est un semi-échec opérationnel. Mais l’effet psychologique est immédiat : les soldats allemands, terrifiés par ces « cuirassés terrestres », fuient leurs tranchées. Winston Churchill, qui avait poussé le développement du char, critiquera amèrement cette utilisation prématurée — pour lui, cette « invention inestimable » avait été gaspillée « dans le seul but mesquin de prendre quelques villages en ruines ». (Un peu comme dévoiler ta meilleure carte trop tôt au poker, sauf qu’ici l’enjeu c’était des centaines de milliers de vies.)

6 — Jules Verne a écrit l’essentiel de son œuvre… à Amiens

L’écrivain le plus traduit au monde — oui, devant Shakespeare selon l’Index Translationum de l’UNESCO — a vécu à Amiens de 1871 jusqu’à sa mort en 1905, soit 34 ans de sa vie. C’est dans sa maison du 44 boulevard Longueville, aujourd’hui la Maison Jules Verne, qu’il a rédigé plus de 30 romans des Voyages extraordinaires, dont Le Tour du monde en 80 jours et Vingt Mille Lieues sous les mers. Il a même été conseiller municipal de 1888 à 1904, et c’est à lui qu’on doit la construction du cirque municipal, qui porte aujourd’hui son nom. Sa tombe, au cimetière de La Madeleine, est surmontée d’une sculpture le représentant sortant de son tombeau, bras tendu vers le ciel. (Je sais pas vous, mais je trouve que c’est la sépulture la plus classe du pays.)

7 — Les hortillonnages d’Amiens sont le seul espace maraîcher urbain sur l’eau en France

À quelques centaines de mètres de la cathédrale s’étendent 300 hectares de jardins flottants — des îles alluvionnaires entourées de 65 km de canaux, les « rieux » en picard. Créé au Moyen Âge, probablement dès le XIIe siècle, ce labyrinthe aquatique couvrait à l’origine 10 000 hectares. Au XIXe siècle, un millier de personnes vivaient de cette culture maraîchère. Aujourd’hui, seuls 7 hortillons — c’est le nom des maraîchers — exploitent encore 36 hectares, et le « marché sur l’eau » traditionnel, où les légumes étaient acheminés en barque à cornet, n’a lieu qu’une fois par an. Le site accueille environ 100 000 visiteurs annuels. (100 000 personnes qui glissent en barque au milieu des poireaux, et toi t’es encore devant Netflix. ^^)

8 — La baie de Somme abrite plus de 1 000 phoques

Surnommée la « petite Camargue du Nord », la baie de Somme est le plus vaste estuaire du nord de la France — 70 km² — et la plus grande colonie de phoques de France continentale. On y compte aujourd’hui plus de 1 000 individus : 550 veaux-marins et 500 phoques gris en 2025, avec 177 naissances enregistrées pour la seule année 2023. Pourtant, ces mammifères avaient complètement disparu de la baie au début du XXe siècle à cause de la chasse. Leur retour est dû à leur protection par la convention de Berne de 1979 et aux efforts de l’association Picardie Nature. La baie compte aussi 335 espèces d’oiseaux répertoriées et 400 espèces végétales. (Pas mal pour un coin qu’on traverse à 130 sur l’autoroute sans même tourner la tête.)

9 — Tu dis « rescapé » grâce au picard

Le mot « rescapé » vient directement du picard, popularisé en français après la catastrophe minière de Courrières en 1906, où plus de 1 000 mineurs périrent. Les journalistes parisiens, couvrant l’événement, empruntèrent le mot picard « réscapé » — équivalent du français « réchappé » — et le substantivèrent. Le verbe picard « réchapper » était déjà passé en français au Moyen Âge sous la forme « rescaper », mais c’est cette tragédie qui a gravé le mot dans notre usage quotidien. Et ce n’est pas le seul héritage : « cabaret », « cauchemar », « quai » viennent tous du vieux picard médiéval. (Bref, chaque fois que tu fais un cauchemar dans un cabaret près d’un quai — ce qui ne t’est probablement jamais arrivé, mais on ne sait jamais — tu parles picard sans le savoir.)

10 — Un village picard de 800 habitants a tracé la frontière entre la France et l’Allemagne

Signé en février 880 à Ribemont, petite commune de l’Aisne, le traité entre les rois carolingiens a cédé la totalité de la Lotharingie au royaume de Germanie en échange de la neutralité germanique face aux Vikings et à une révolte en Provence. Ces nouvelles frontières entre Francie occidentale — future France — et Germanie — future Allemagne — ont perduré pendant tout le Moyen Âge, soit près de 700 ans. C’est fou de penser que l’avenir géopolitique de l’Europe occidentale s’est joué dans un village picard de moins de 800 âmes, il y a plus de 1 100 ans. (Un peu comme si aujourd’hui, on décidait du tracé de la frontière est de l’Europe dans la salle des fêtes d’un bled paumé. Sauf que c’est vraiment arrivé.)

11 — La Picardie produit 10 % du champagne français

Quand on pense champagne, on imagine la Marne, Reims, Épernay. Pourtant, la vallée de la Marne serpente aussi dans le sud de l’Aisne, et les vignobles de l’appellation Champagne s’y étendent sur plusieurs communes autour de Château-Thierry. Environ 10 % de la production totale de champagne provient de cette « Champagne de l’Aisne » — un fait que même certains amateurs de bulles ignorent. La région cultive aussi une tradition brassicole avec des bières artisanales comme la Spatule blanche de la brasserie Saint-Rieul ou la Colvert de Péronne, sans oublier les cidres du pays de Bray et de Thiérache. (Le champagne picard, c’est probablement le secret le mieux gardé de la région. Enfin… plus maintenant que je viens de le balancer sur Internet.)

12 — Le picard n’est pas un patois, c’est une langue

Classé « sérieusement en danger » par l’UNESCO, le picard n’est pas un « dialecte du français » mais une langue romane distincte, appartenant à la famille des langues d’oïl — au même titre que le wallon ou le normand. La Belgique l’a reconnu officiellement comme langue régionale dès 1990. Il a fallu attendre décembre 2021 pour qu’il soit inscrit parmi les langues régionales enseignables en France. Mieux vaut tard que jamais, hein. On estime qu’il restait environ 700 000 locuteurs en 1998, principalement âgés. Le picard possède sa propre grammaire, son orthographe, et une littérature qui remonte au XIIIe siècle. La Déclaration universelle des droits de l’homme a même été traduite : « Ches honmes pi ches fanmes is vient’t tertous au monne libes, aveuc ches minmes droèts pi l’minme dingnité. » (Si ça te fait sourire en le lisant, c’est peut-être que t’as un peu de sang picard qui coule dans tes veines.)

Alors, t’en connaissais combien sur les 12 ? Si t’as grandi en Picardie, si ta grand-mère te parlait en picard, ou si t’as un fait sur la région que j’ai oublié — balance-le en commentaire. Ces articles vivent grâce à vous, et chaque contribution rend l’histoire de cette région un peu plus vivante.

Prends soin de toi et si tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d’où tu viens.
Vincent

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